La récession économique ne frappera pas cette année

Les économies canadienne, américaine et mondiale ont toutes les chances, cette année, de battre le record de la plus longue période de croissance ininterrompue de l’histoire moderne.
Photo: Spencer Platt Getty Images / AFP Les économies canadienne, américaine et mondiale ont toutes les chances, cette année, de battre le record de la plus longue période de croissance ininterrompue de l’histoire moderne.

En dépit de l’évocation de plus en plus fréquente des risques de récession, la croissance économique devrait se poursuivre en 2019, et même après, pensent des économistes. Mais à un rythme de plus en plus lent. Et à condition que tout le monde fasse très attention.

Les marchés boursiers ont été durement secoués cette semaine après avoir appris de mauvaises nouvelles sur l’impact de la guerre des tarifs douaniers américains sur l’économie chinoise et, par ricochet, sur les ventes des géants américains technologiques comme Apple. Ce nouveau tour de montagnes russes faisait suite à une fin d’année 2018 particulièrement difficile de ce côté, alors que les guerres commerciales déclenchées par Donald Trump semblaient devoir durer, que les banques centrales poursuivaient le relèvement de leurs taux d’intérêt, que les signes de ralentissement économique apparaissent un peu partout dans le monde et que de plus en plus de voix évoquent les risques de récession.

Pourtant, les économies canadienne, américaine et mondiale ont toutes les chances, cette année, de battre le record de la plus longue période de croissance ininterrompue de l’histoire moderne, disait le mois dernier l’économiste en chef de la Banque TD, Beata Caranci, dans une analyse. Bien que l’histoire du capitalisme nous ait enseigné que les périodes d’expansion économique ne sont pas éternelles, qu’un grand nombre de pays donnent effectivement des signes de ralentissement économique et que, de plus en plus nerveux, les marchés ont connu leur pire année depuis la crise financière, il y a dix ans, le moment de la prochaine récession ne semble pas encore arrivé.

Il est vrai qu’on a beaucoup parlé de cette menace de récession dans les marchés financiers et les médias, en raison notamment de l’extrême volatilité des marchés boursiers toute l’année, mais cela est loin d’être un facteur prédictif infaillible, faisait-elle valoir. Le célèbre économiste américain Paul Samuelson ne disait-il pas que cette volatilité avait prédit neuf des cinq dernières récessions ? L’examen des autres indicateurs financiers souvent cités, comme la fameuse courbe des rendements obligataires à court et à long terme, n’est guère plus concluant, estimait Beata Caranci avant de renvoyer ses lecteurs à l’examen de l’économie réelle.

Atterrissage en douceur

De ce côté, on ne devrait pas trop avoir à craindre d’une récession cette année, ni l’année prochaine, disaient le mois dernier les économistes du Mouvement Desjardins en conclusion de la dernière mise à jour de leurs prévisions économiques. Aux prises avec un tassement des dépenses des ménages et un secteur de l’énergie en difficulté, mais pouvant espérer une remontée de ses exportations grâce à la conclusion de ses pénibles négociations commerciales avec les États-Unis, le Canada devrait continuer de voir son économie ralentir graduellement d’un taux de croissance de 2,1 % en 2018 à 1,8 % cette année, puis à 1,7 % l’année d’après. Encore surexcitée par les baisses d’impôt et l’augmentation des dépenses de Donald Trump, l’économie américaine devrait maintenir un rythme de 2,7 % en 2019, après avoir enregistré un taux de 2,9 % l’an dernier, avant de diminuer à 2 % en 2020. Non, s’il y a un ralentissement marqué, il viendra l’année d’après, pensent les économistes du Mouvement Desjardins, en 2021, où la croissance moyenne pourrait être aussi faible que 0,6 % aux États-Unis et 0,5 % au Canada, avant de remonter grâce à l’action des banques centrales.

 

 

« Les signes de fin de cycle sont de plus en plus nombreux », convenait l’économiste en chef du Mouvement Desjardins, François Dupuis, à la fin du mois de novembre, lors d’une conférence sur le sujet organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM). « Mais on peut espérer un atterrissage en douceur si les conflits commerciaux, notamment entre les États-Unis et la Chine, ne tournent pas encore plus mal. »

Plusieurs observateurs craignent que ce soient les banques centrales et leurs hausses de taux d’intérêt qui finissent par casser la croissance de plus en plus fragile, ce qui ne serait pas la première fois. L’approche de plus en plus circonspecte de la Réserve fédérale américaine comme de la Banque du Canada montre qu’elles sont conscientes du risque.

« La période de croissance n’est pas à la veille de se transformer en récession, elle est arrivée à sa phase mature », avait expliqué l’économiste et stratège en chef de la Banque Nationale, Stéfane Marion, à la conférence du CORIM. « L’Histoire nous a montré que cela pouvait durer de 22 à 72 mois. Ce genre de phase est toujours plus houleux. Le bateau craque, mais il continue d’avancer. » La durée exceptionnellement longue de l’actuelle période d’expansion n’aide pas à calmer les esprits dans le secteur de la finance. « En raison de notre fort taux de roulement, la plupart des gens n’ont jamais vécu une telle phase. Quant aux banques centrales, cela fait exceptionnellement longtemps qu’elles n’ont pas eu à resserrer leurs politiques monétaires. Elles sont rouillées. »

Avoir peur de la peur

Lorsqu’on profite d’une aussi longue période de croissance ininterrompue et de taux d’intérêt aussi bas, il faut s’attendre à ce que certains actifs soient surévalués et que certains acteurs soient surendettés, fait remarquer François Dupuis. Un ralentissement de la croissance économique et un relèvement du loyer de l’argent risquent fort, dans ce contexte, d’en placer certains dans une situation délicate.

Contrairement à la dernière crise financière, qui est partie de l’endettement des ménages et de l’éclatement d’une bulle immobilière, on s’en fait plus aujourd’hui avec l’endettement des entreprises, particulièrement dans les pays en développement, a expliqué l’économiste de la Banque Nationale Matthieu Arseneau lors d’une conférence organisée par l’Association des économistes québécois. « Ce qu’il est important de se rappeler, c’est que ces pays en développement comptent désormais pour plus de 60 % de l’économie mondiale. »

Entre les risques d’escalade de la tension commerciale entre les États-Unis et la Chine et les difficiles négociations du Brexit, en passant par l’évolution de la technologie, la situation géopolitique et toutes les failles dans l’économie qu’on n’a peut-être pas encore détectées, personne ne peut affirmer avec certitude que les choses ne tourneront pas mal cette année dans une économie mondiale de plus en plus complexe et interreliée, concluait le mois dernier Beata Caranci. Mais ce que l’on sait, c’est que la confiance des consommateurs et des entreprises est un facteur essentiel à la croissance et que, pour reprendre d’une autre manière la célèbre déclaration du président Franklin Roosevelt lors de la Grande Dépression des années 1930, la seule chose dont nous devrions avoir peur aujourd’hui est la peur d’une récession.