La réalité économique forcera peut-être Washington et Pékin à s’entendre

La Chine et les États-Unis, les deux plus grandes économies, sont les «principaux moteurs du monde», souligne Song Lifang, économiste à l’Université Renmin de Pékin. Cela fait de leur différend «une question non seulement pour les deux pays, mais pour tout le monde», ajoute-t-il.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse La Chine et les États-Unis, les deux plus grandes économies, sont les «principaux moteurs du monde», souligne Song Lifang, économiste à l’Université Renmin de Pékin. Cela fait de leur différend «une question non seulement pour les deux pays, mais pour tout le monde», ajoute-t-il.

L’inquiétude des marchés et certains signes de faiblesse économique pourraient bien forcer le gouvernement Trump et la Chine à flancher dans le face à face commercial qui les oppose depuis six mois.

Les taxes à l’importation qu’impose chacune des deux parties à des centaines de milliards de marchandises de l’autre — et la menace d’accroître ces tarifs — ont accru l’anxiété des deux côtés de l’océan Pacifique. Plus leur guerre commerciale durera longtemps, plus les entreprises et les consommateurs seront durement touchés par la hausse des prix des importations et des exportations.

Pendant ce temps, l’économie chinoise ralentit. Aux États-Unis, plusieurs s’attendent à une année 2019 plus difficile pour l’économie, et ces difficultés pourraient être accentuées par la prolongation de la guerre commerciale — ce que redoutent les marchés financiers. Pourtant, selon des analystes, ces mêmes pressions pourraient finir par convaincre les deux pays de s’entendre.

« Les États-Unis et la Chine ont maintenant un fort intérêt commun à conclure un accord afin de mettre un terme à la spirale descendante de la confiance des entreprises et des investisseurs, qui ont terni leurs économies », a estimé Eswar Prasad, professeur de politique commerciale à l’Université Cornell.

Wang Yong, spécialiste des relations internationales à l’Université de Pékin, croit que les menaces économiques « pourraient être propices aux négociations » en encourageant Pékin à opérer en Chine des changements en faveur de l’économie de marché que souhaitent depuis longtemps les États-Unis.

Escalade de la tension

Néanmoins, il ne sera pas facile de combler les différences complexes entre les deux plus grandes économies du monde. Cela va de l’insistance du président Donald Trump pour que la Chine achète davantage de produits américains aux affirmations très répandues voulant que Pékin vole des secrets commerciaux à des sociétés étrangères actives en Chine.

Les négociations entre les deux pays devraient reprendre la semaine prochaine. Gao Feng, un porte-parole du ministère chinois du Commerce, a déclaré la semaine dernière que les deux parties avaient « pris des dispositions spécifiques pour des réunions en face à face » et discutaient au téléphone. M. Gao n’a donné aucun autre détail, et le bureau du représentant américain au Commerce a refusé de confirmer l’existence de ces pourparlers.

Le reste du monde suit le dossier avec anxiété. La Chine et les États-Unis, les deux plus grandes économies, sont les « principaux moteurs du monde », a souligné Song Lifang, économiste à l’Université Renmin de Pékin. Cela fait de leur différend « une question non seulement pour les deux pays, mais pour tout le monde », a-t-il ajouté.

Le conflit constitue « un facteur majeur » dans le ralentissement de la croissance mondiale, a expliqué M. Song, et un règlement « aiderait à mettre fin au déclin des économies des deux pays et du monde ».

M. Trump se plaint depuis longtemps du lourd déficit commercial des États-Unis avec la Chine : l’écart entre ce que les Américains ont vendu et ce qu’ils ont acheté à la Chine en 2017 s’élevait à 336 milliards et sera probablement plus élevé en 2018. Mais le différend s’étend bien au-delà du déséquilibre des exportations et des importations. Les États-Unis accusent la Chine de déployer des tactiques prédatrices dans le but de surpasser la suprématie technologique américaine.

Pour tenter de contraindre la Chine à se réformer, Washington a imposé des droits de douane sur des importations chinoises d’une valeur de 250 milliards $US ; Pékin a répliqué avec des tarifs sur 110 milliards $US de biens américains. M. Trump était prêt à augmenter les tarifs sur la plupart des produits chinois le 1er janvier. Mais il a convenu avec le président Xi Jinping d’une trêve de 90 jours pour tenter de résoudre les différends.

Retour sur terre

Depuis lors, les arguments en faveur d’une résolution se sont renforcés à mesure que les risques économiques aux États-Unis et en Chine se sont accrus et que les marchés financiers se sont effondrés. En 2018, la moyenne Dow Jones des valeurs industrielles — l’indice de référence du marché boursier le plus en vue des États-Unis — a reculé de près de 6 %, soit sa pire performance depuis 2008. L’indice composé chinois de Shanghai a pour sa part chuté de près de 25 %.

Outre les inquiétudes suscitées par les dommages collatéraux de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, les investisseurs sur les marchés américains s’inquiètent de la hausse des taux d’intérêt et de l’instabilité du marché immobilier américain. Le Fonds monétaire international estime, par ailleurs, que l’économie chinoise a enregistré une croissance d’environ 6,6 % en 2018, en baisse par rapport à 6,9 % en 2017. Toutefois, les lourdes dépenses publiques ont masqué la faiblesse de l’activité du secteur privé. En décembre, l’activité des usines a diminué pour la première fois en plus de deux ans.

Malgré le ralentissement de son économie, la Chine aura probablement du mal à se conformer à la demande des États-Unis de ralentir ses ambitions économiques. Ces ambitions alimentent la volonté de la Chine de devenir la superpuissance économique mondiale du XXIe siècle.

« Il est difficile de résoudre le différend commercial immédiatement parce que les exigences américaines sont trop élevées, en particulier celles visant à modifier les systèmes économiques et sociaux chinois », a noté l’économiste Song, de l’Université Renmin.

Wendy Cutler, une ancienne négociatrice commerciale américaine, a affirmé que les États-Unis n’accepteraient vraisemblablement rien de moins qu’un accord signé par Pékin pour réformer sa manière de faire des affaires. « Il existe certainement des raisons impérieuses pour les deux parties de parvenir à un accord et d’éviter de nouvelles augmentations de tarifs », a estimé Mme Cutler. « Sans un accord fort qui aborde des problèmes structurels, le gouvernement permet aux critiques de dire : “Vous nous avez entraînés dans une guerre commerciale pour cela ?” »