Perspectives: Les pétrolières font le plein

Déjà à des niveaux records l'an dernier, les pétrolières continuent à se nourrir de la flambée des cours du brut pour engranger des profits qui s'annoncent tout aussi ronflants. Avec un prix de référence dépassant les 40 $US le baril, avec un prix à la pompe avoisinant 1,00 $ pour l'essence ordinaire, ces grandes pétrolières — du moins, les intégrées — sont en voie de devenir plus pesantes que les gouvernements dans le prix du litre d'essence. Du moins, la marge bénéficiaire totale des intégrées compte désormais pour 35 % du prix du litre d'essence ordinaire, contre 42 % pour les taxes.

La flambée des cours sur les marchés pétroliers est devenue un événement récurrent. Année après année, d'un printemps à l'autre, les poussées de fièvre de l'or noir appellent des requêtes répétées auprès du Bureau de la concurrence et alimentent les hauts cris exhortant les gouvernements à baisser leurs taxes. Les pressions à la hausse observées cette année auraient donc un petit air de déjà vu, à la différence, toutefois, que cette fois-ci le niveau élevé des prix semble être plus durable et s'appuyer à la fois sur des facteurs conjoncturels et structurels. Et les pétrolières sont loin de s'en plaindre.

Avec un bénéfice net de plus de 1,5 milliard en 2003 pour la pétrolière Impériale et pour Pétro-Canada, d'un milliard pour Suncor et de plus de 800 millions pour Shell Canada, avec un taux de rendement de l'industrie chiffré à 18 % l'an dernier mais atteignant les 25 % dans le cas de Pétro-Canada et 30 % dans celui d'Esso, avec une marge bénéficiaire brute moyenne de 35 % chez les pétrolières, la plus élevée de toutes les industries, ces géantes de l'énergie ont fait le plein l'an dernier. Et elles continuent cette année de s'alimenter à même ces cours qui, au-delà des 40 $US le baril pour le brut, livraison de juin, à la Bourse des denrées de New York, atteignent des records.

Cette flambée des cours est largement documentée. Elle traduit de faibles stocks de produits raffinés et une conjoncture favorable exerçant de fortes pressions sur la demande globale. Ces pressions sont exacerbées par la synchronisation de la reprise économique mondiale et par le poids, désormais sensible, de la Chine et de l'Inde dans ce jeu des équilibres entre l'offre et la demande.

Sur une base structurelle, cette flambée traduit l'action d'un cartel tentant de contrôler le prix de près de la moitié du pétrole consommé. Elle s'inspire également d'un nombre réduit de raffineries fonctionnant à plein régime et parvenant à peine à répondre à une demande grandissante. Et elle reflète, finalement, une demande remplaçant graduellement une offre excédentaire sous le coup d'une consommation mondiale accrue qui se combine à un épuisement progressif de la production.

S'ajoutent à l'équation les tensions au Moyen-Orient et une action terroriste visant de plus en plus les infrastructures pétrolières. Cette nouvelle donne n'est pas sans exiger la comptabilisation d'une prime de risque additionnelle, tant dans le prix de revient des activités de production actuelles que dans les nouvelles activités d'exploration. Si cela vaut pour les régions considérées à risque, cette nouvelle réalité augmente également la valeur des ressources pétrolières des territoires dits sécuritaires.

Cela étant dit, la pétrolière intégrée subit le jeu de trois grands écarts. Il y a la marge entre le coût de production et le prix du brut de référence. Il y a l'écart entre le prix du brut et le prix à la rampe de chargement. Il y a, enfin, la marge bénéficiaire liée aux activités du raffinage et de la vente au détail. À partir des données fournies par la Régie de l'énergie du Québec et à partir d'un prix de 94,9 ¢ le litre pour l'essence ordinaire, on peut déduire que, au début du mois, environ 33 ¢ par litre formait la marge bénéficiaire totale d'une pétrolière intégrée, soit 35 % du prix de vente. À titre de comparaison, les taxes (taxes fixes de 26,7 ¢ le litre à Montréal, plus TPS et TVQ) atteignaient 39,5 ¢ le litre, soit 42 % du prix de l'essence ordinaire à la pompe.

Ainsi, et avec l'effet du taux de change inclus, à 35 % du prix de vente retenu de 94,9 ¢ le litre, le poids de la pétrolière intégrée s'approchait de celui des gouvernements, qui s'appropriaient 42 % de ce prix de vente. Mais si on retient pour les pétrolières des marges bénéficiaires plus conformes aux paramètres historiques, ce poids moyen aurait dû être d'environ 24 % du prix du litre, contre 46 % pour celui des taxes gouvernementales.

Sur un an, la différence est venue des marges de raffinage et de vente au détail grossies de 50 %, de 6 à 9 ¢ le litre, et d'une multiplication par deux de l'écart entre le brut et le prix à la rampe, passé de 8 à quelque 16 ¢ le litre. C'est, grosso modo, l'équivalent de l'incidence de la poussée du prix du brut sur le prix à la pompe qui, dans l'intervalle, vient également ajouter environ 11 ¢ (13 ¢ après TPS et TVQ) au litre d'essence ordinaire.

Les facteurs conjoncturels et structurels ont-ils changé à ce point sur un an?