Bilan et résolutions de fin d’année en matière d’emploi

Dorénavant, il ne peut être question, pour les pouvoirs publics, de se limiter à lâcher la bride au maximum aux entreprises, note l’OCDE.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dorénavant, il ne peut être question, pour les pouvoirs publics, de se limiter à lâcher la bride au maximum aux entreprises, note l’OCDE.

L’évolution rapide de la réalité économique et les expériences pas toujours heureuses des dernières années forcent les gouvernements, comme les experts, à revoir certaines de leurs conceptions des choses. Notamment en matière d’emploi.

Du sentiment d’abandon des gilets jaunes en France aux attaques répétées de Donald Trump contre l’ordre économique mondial, en passant par le problème grandissant de la rareté de main-d’oeuvre, la montée en force de nouvelles puissances économiques et la crainte des impacts des nouvelles technologies, l’actualité économique et politique en 2018 a porté la marque d’un monde en bouleversement sous l’effet de l’évolution rapide de la réalité, ainsi que des chocs et des échecs des dernières années.

Au coeur de la vie économique et personnelle des individus, le monde du travail est le théâtre de plusieurs de ces phénomènes en train de façonner notre monde. Cette évolution se reflète entre autres dans le portrait que dressent aujourd’hui les experts de ce monde et des recommandations qu’ils en déduisent à l’intention des gouvernements.

C’est le cas de la nouvelle mouture de la Stratégie pour l’emploi de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) rendue publique au début du mois. Il y a presque 25 ans, la première version de cette stratégie n’en avait que pour la création maximale d’emplois et recommandait aux pouvoirs publics de réduire leurs interventions et leurs contraintes auprès des entreprises partout où cela était possible.

En 2006, deux ans avant que n’éclate la pire crise financière de l’après-guerre, l’OCDE revenait avec une nouvelle version de sa Stratégie où elle admettait que tous les pays ne pouvaient pas nécessairement suivre le même chemin pour mettre en place la flexibilité recherchée et qu’il y avait lieu aussi de se soucier d’une certaine qualité d’emploi.

S’inspirant des recherches et de l’expérience des dernières années, les experts de l’institution reconnaissent aujourd’hui qu’il y a lieu d’aller beaucoup plus loin sur la voie de la promotion « de la quantité et de la qualité des emplois ainsi que de l’inclusivité » du marché du travail. « Si flexibilité et capacité d’adaptation sont essentielles pour favoriser la création d’emplois de qualité dans un environnement toujours plus dynamique, explique-t-on, les avantages et les coûts que cela représente doivent être partagés équitablement entre les entreprises et les travailleurs ».

Création et partage de la richesse

Les pays développés sont confrontés à un ensemble de problèmes économiques et humains dont certains s’enchaînent, observe l’OCDE dans son analyse de presque 400 pages. Aux prises avec un vieillissement de leurs populations et une panne d’innovation, leur capacité de produire plus de richesse (productivité) a considérablement diminué. La nouvelle richesse qui est quand même produite va, quant à elle, de moins en moins dans les poches des travailleurs sous forme de salaires et de plus en plus dans celles de leurs employeurs et des actionnaires de la compagnie. Quant à la richesse qui est versée en salaires, elle profite encore et toujours de façon disproportionnée à une toute petite minorité de plus riches. Cette dernière tendance vient creuser les inégalités de revenus et de richesse et réduit d’autant les chances de chacun de s’élever dans l’échelle socio-économique (mobilité sociale). Cette polarisation de la société et du marché du travail est aggravée par l’évolution rapide des technologies et n’aide en rien le problème de rareté de main-d’oeuvre.

Dans ce contexte, il ne peut être question, pour les pouvoirs publics, de se limiter à lâcher la bride au maximum aux entreprises, note l’OCDE. Non seulement la Grande Récession est-elle récemment « venue brutalement rappeler l’importance de politiques macroéconomiques anticycliques » pour stabiliser l’économie et le marché du travail, mais il en va aussi de la responsabilité des États de « renforcer l’égalité des chances » des travailleurs. Cela doit se faire premièrement en s’assurant qu’ils ont accès à une éducation et à de la formation professionnelle de qualité tout au cours de leur vie. Cela commande également un filet social capable de les accompagner tout au cours de leurs carrières qui risquent d’être de plus en plus placées sous le sceau du travail atypique, des changements d’emplois fréquents et du besoin régulier de requalification professionnelle.

Dialogue social

L’établissement de normes minimales du travail suffisantes, non seulement en matière de rémunération, mais aussi de condition de travail et de conciliation travail-famille, a le double avantage d’aider à un meilleur partage de la richesse et à une réduction du risque de marginalisation d’une partie de la main-d’oeuvre, dit l’OCDE. Mais il faut plus. Alors que le taux de syndicalisation est en chute libre dans presque tous les pays développés depuis 40 ans, les travailleurs, comme les employeurs, devraient être encouragés à négocier ensemble les salaires, l’organisation du travail, le moyen d’amélioration de la compétitivité de leurs entreprises et, en cas de problème, la meilleure façon de faire face ensemble aux difficultés.

« Les temps ont beaucoup changé » depuis la dernière fois que l’OCDE a fait le point sur ces questions, a observé son secrétaire général, Angel Gurría, lors du lancement de la nouvelle version de sa stratégie au début du mois. « Le grand défi sera maintenant de traduire ces principes généraux en politiques concrètes. »