Chrystia Freeland, personnalité de l’année du monde des affaires

Chrystia Freeland, le 30 août dernier, à Washington
Photo: Jacquelyn Martin La Presse canadienne Chrystia Freeland, le 30 août dernier, à Washington

Ça va être compliqué.

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a fait passer ce message dans un long discours prononcé en août 2017, alors qu’elle énonçait les objectifs du Canada au début des négociations de l’accord de libre-échange nord-américain avec le Mexique et le gouvernement instable de Donald Trump.

« J’ai choisi mes mots avec le plus grand soin, parce qu’il n’était pas nécessaire d’être un grand scientifique pour anticiper qu’il y aurait des moments dramatiques », s’est souvenue Mme Freeland lors d’un entretien. « Nous savions qu’il y aurait des moments où nous devrions boucler notre ceinture de sécurité et je pense que l’important était d’être préparés mentalement à ces moments-là et de ne pas les laisser nous faire perdre le cap. »

En fin de compte, la ministre a dirigé les efforts du Canada pour assurer qu’un nouvel accord de libre-échange nord-américain soit conclu. Ce tour de force a valu à Mme Freeland le titre de personnalité canadienne du monde des affaires de l’année 2018. La ministre a été le choix de 81 % des responsables des salles de nouvelles interrogés par La Presse canadienne. La première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, a terminé deuxième avec près de 10 % des voix.

Septembre à Washington

La ministre Freeland a mené une négociation spasmodique marquée par les insultes personnelles que le président Trump a lancées contre le premier ministre Justin Trudeau et, éventuellement, contre elle. Mais elle a assuré qu’elle n’avait jamais été ébranlée dans sa « conviction fondamentale » — « ce que j’ai vraiment ressenti dès la minute où le président a été élu » — qu’un accord sur l’ALENA était possible.

Mme Freeland a été prise au dépourvu lorsque le Mexique et les États-Unis ont conclu un accord parallèle en août, menaçant de marginaliser le Canada à moins que celui-ci ne les rejoigne à la fin du mois de septembre. La ministre a interrompu son voyage dans trois pays européens et s’est rendue à Washington, où elle a passé la plus grande partie du mois suivant, pour discuter avec son homologue américain, le représentant au Commerce Robert Lighthizer.

Nous savions qu’il y aurait des moments où nous devrions boucler notre ceinture de sécurité

M. Trump avait déjà injecté une intensité dramatique sans précédent dans les discussions. Il menaçait toujours de déchirer l’ALENA et avait accusé Justin Trudeau d’être « très malhonnête et faible » à la sortie d’un sommet du G7. Il lançait aussi fréquemment divers reproches aux agriculteurs canadiens et au système de gestion de l’offre. Le président américain avait en outre imposé des tarifs sur l’acier et l’aluminium canadiens et mexicains et évoqué une épée de Damoclès qui prenait la forme d’une taxe supplémentaire de 25 % sur toutes les automobiles construites au Canada qui entraient aux États-Unis. À la fin de septembre, quelques jours avant l’échéance imposée par les États-Unis, M. Trump avait déclaré lors d’une conférence de presse qu’il était « très mécontent des négociations et du style de négociation du Canada ».

« Nous n’aimons pas beaucoup leur représentant », avait-il dit.

Le premier ministre Justin Trudeau a dit ne pas avoir été étonné d’entendre les plaintes visant l’équipe de négociation du Canada, dirigée par Mme Freeland. « Lorsque vous êtes dans une négociation difficile et que l’autre personne se plaint de la qualité de vos négociateurs, ou de la dureté de vos négociateurs, ce n’est pas une raison pour changer de négociateurs », a observé M. Trudeau lors d’une entrevue. « C’est une raison pour acheter une bière à vos négociateurs à la fin de la journée. »

À l’époque, Mme Freeland a gardé son sang-froid. M. Trump croit peut-être maîtriser l’art des négociations, mais Mme Freeland pouvait compter sur le négociateur en chef du Canada, Steve Verheul. Mme Freeland et M. Verheul avaient fait équipe dans l’élaboration de la version finale de l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne à la fin de 2016, se rendant en Belgique pour affronter la région wallonne qui menaçait de faire dérailler le fruit de sept ans de négociations.

En se lançant dans les négociations de l’ALENA, M. Verheul a dit à Mme Freeland qu’ils devaient se rappeler une leçon importante. « Le pire dans une négociation commerciale est d’avoir une contrepartie faible ou incertaine, car vous ne pourrez pas alors obtenir un accord, a expliqué la ministre. Ce que vous voulez vraiment de l’autre côté de la table, c’est quelqu’un de très intelligent. Parce qu’en fin de compte, il sera capable, avec vous, d’identifier cette zone d’atterrissage où toutes les parties gagnent. »

Mme Freeland s’est donc concentrée sur M. Lighthizer. Même si le septuagénaire partageait l’idéologie protectionniste de M. Trump, il était dépourvu du sens du drame et de la fanfaronnade qui caractérise le président. « Bob, à la fin de la journée, si on lui expliquait logiquement pourquoi il était dans son intérêt d’accepter quelque chose, il comprenait. »

Tard dans la soirée du 30 septembre, alors que Mme Freeland et son équipe étaient réunies dans le bureau de M. Trudeau, en face de la colline du Parlement, le Canada et les États-Unis ont mis fin au suspense et ont annoncé qu’ils étaient parvenus à un accord. Deux mois plus tard exactement, la ministre participait au sommet du G20 en Argentine. M. Lighthizer et elle, ainsi que leur homologue mexicain, Ildefonso Guajardo, se sont rangés aux côtés des trois dirigeants nord-américains lors de la signature officielle du nouveau pacte commercial.

Et Donald Trump a tendu la main à Mme Freeland.