Économie mondiale: stagflation à l’horizon

Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, n’est pas le premier à mettre en garde contre la menace que pose l’escalade des tarifs commerciaux déclenchée par le président américain, Donald Trump.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, n’est pas le premier à mettre en garde contre la menace que pose l’escalade des tarifs commerciaux déclenchée par le président américain, Donald Trump.

L’escalade des tarifs commerciaux fait peser sur l’économie mondiale la menace du retour d’un mal qu’on croyait avoir vaincu depuis longtemps, met en garde le gouverneur de la Banque du Canada : la stagflation.

Stephen Poloz avait évoqué une première fois ce danger lors d’un discours à Toronto, il y a deux semaines. Il y est revenu en entrevue au Globe and Mail lundi. Considérant « les tensions commerciales persistantes entre les États-Unis et d’autres pays, en particulier la Chine », comme la principale cause « de l’inquiétude grandissante au sujet d’un ralentissement de l’économie mondiale », il disait au début du mois craindre qu’à force de s’imposer mutuellement des droits de douane de plus en plus élevés, on en vienne non seulement à plomber la croissance économique actuelle et future, mais aussi à alimenter une augmentation des prix pour se retrouver, à la fin, à la fois avec un problème de stagnation économique et un problème d’inflation comme dans les années 1970. « Une combinaison qu’on appelait à l’époque la stagflation. »

Cette combinaison poserait « un problème particulièrement épineux » pour les banques centrales, rappelait-il à Toronto, parce qu’elle les forcerait à choisir entre réduire leurs taux d’intérêt pour stimuler la croissance ou, au contraire, resserrer leur politique monétaire pour contenir les risques de flambée de l’inflation, tout en sachant que, dans l’un ou l’autre des cas, la solution ne ferait qu’aggraver l’autre problème. Une telle situation serait très « frustrante », a noté Stephen Poloz au Globe and Mail. D’autant plus qu’elle serait « auto-infligée » par les géants américain et chinois et que le reste du monde ne manquerait pas aussi d’être frappé.

Stephen Poloz n’est pas le premier dans les marchés financiers à soulever ce danger que pose l’escalade des tarifs commerciaux déclenchée par le président américain, Donald Trump. Il n’est pas non plus le seul banquier central à avoir déterré le spectre de la stagflation. Son prédécesseur à la tête de la Banque du Canada et aujourd’hui gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, l’a aussi évoqué, le mois dernier, en parlant cette fois des risques que poserait un Brexit sans accord préalable avec l’Union européenne. L’ancien président de la Réserve fédérale américaine (Fed) Alan Greenspan a lui aussi présenté son propre scénario de stagflation aux États-Unis dans un livre qu’il vient de publier.

Volatilité et facteurs fondamentaux

Lors de son discours à Toronto, Stephen Poloz avait expliqué que les conflits commerciaux sont l’un des facteurs économiques fondamentaux avec lesquels les marchés financiers doivent jongler ces jours-ci et qui expliquent leur grande nervosité, au même titre, par exemple, que le retour graduel des banques centrales à des politiques monétaires moins accommodantes ou les difficultés de l’industrie pétrolière au Canada.

Durement secoué depuis des mois, Wall Street a eu droit à un jour de répit mardi (+0,01 %) au milieu de l’un des pires mois de décembre de son histoire et alors qu’il se préparait à la nouvelle hausse probable du taux directeur de la Fed, mercredi. La Bourse de Toronto a fait un peu mieux (+0,38 %), contrairement aux marchés européens, dont l’indicateur a encore reculé de 0,77 %.

Durant la journée, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) avait rapporté un ralentissement de la croissance économique au troisième trimestre dans la majorité des pays du G20. Le Japon, l’Allemagne et l’Italie sont notamment passés d’une croissance à une décroissance durant la période de trois mois qui s’est terminée avec le mois de septembre, alors que l’Australie, l’Inde, la Russie, la Chine, les États-Unis et l’ensemble de l’Union européenne ont tous accusé un affaiblissement.

Le Canada n’a pas fait exception, passant, du deuxième au troisième trimestre, d’un rythme de croissance annualisé de 2,8 % à 2 %.

« L’économie canadienne fait face à des vents contraires sur plusieurs fronts », a expliqué mardi le Conference Board du Canada au moment de mettre à jour ses prévisions économiques. On cite, entre autres facteurs défavorables, la croissance plus faible des emplois et des salaires, l’impact de l’endettement élevé et de la hausse des taux d’intérêt sur la consommation ainsi que la faiblesse du prix du pétrole et les difficultés de l’industrie canadienne à se donner des pipelines pour exporter sa production.

La conclusion cet automne de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) devrait aider les exportations et encourager l’investissement des entreprises des autres secteurs, mais risque d’être loin de suffire, pense le Conference Board, qui prédit un recul de la croissance l’an prochain de 2,1 % à 1,9 %.