Tirs croisés sur le PIB

Le PIB est plus efficace pour prendre la mesure d’une économie basée sur des produits pour lesquels les consommateurs déboursent directement.
Photo: Axel Heimken Agence France-Presse Le PIB est plus efficace pour prendre la mesure d’une économie basée sur des produits pour lesquels les consommateurs déboursent directement.

Désormais, il est généralement admis que le bon vieux PIB mesure mal le niveau de bien-être des peuples. Mais on se rend compte aussi qu’il arrive de moins en moins bien à refléter la simple réalité économique et que ses lacunes ont peut-être été responsables non seulement de l’éclatement de la dernière crise économique, mais aussi du manque de vigueur de la réaction des pouvoirs publics par la suite.

D’abord conçu comme une façon de mesurer la capacité de production des économies engagées dans la Deuxième Guerre mondiale, le produit intérieur brut (PIB) s’est imposé ensuite comme l’étalon du progrès économique en même temps que les gouvernements s’affirmaient de plus en plus comme des acteurs centraux pour la stimulation de la croissance économique, le partage de la richesse et l’amélioration des conditions de vie de la population.

Faisant la somme de la valeur marchande finale de l’ensemble des biens et services produits dans une société, le PIB montre rapidement ses limites comme indicateur du niveau de bien-être des peuples. Il reste par exemple le même que la richesse soit répartie également ou qu’elle soit accaparée par quelques privilégiés, que vous puissiez compter sur l’aide de vos voisins ou pas, ou que vous ayez confiance en vos dirigeants politiques ou pas. Il diminue de la même manière lorsque vous réduisez votre temps de travail pour prendre soin d’un proche, ou quand fait faillite un marchand de canons. Et il augmente chaque fois qu’on construit une prison, qu’on achète plus de médicaments ou qu’on rase une forêt pour en faire des planches.

Les défenseurs du pauvre PIB rétorqueront qu’il n’a jamais été censé faire la somme du bonheur collectif d’une nation et qu’il n’est qu’une mesure de l’activité économique. Or, on lui reproche d’avoir de plus en plus de mal à s’acquitter de cette tâche aussi.

C’est le cas notamment avec la nouvelle révolution numérique. Des économistes se grattent la tête depuis des années pour essayer de comprendre où serait passée une partie de la richesse générée par toutes ces merveilles technologiques qui gardent tous les individus en contact constant entre eux, avec le monde et même avec leurs électroménagers. Comme la croissance récente du PIB est loin de rejoindre les niveaux atteints lors des précédentes grandes révolutions technologiques, ils se demandent si on n’exagérait pas un peu l’impact réel de ces nouveaux gadgets, ou bien si leurs instruments de mesure ne sont pas cassés.

L’importance de Facebook

Le Fonds monétaire international (FMI) a convié le mois dernier des économistes et des statisticiens à un colloque pour se pencher sur la question. Ils ont rapidement observé que l’un des problèmes avec plusieurs de ces innovations technologiques est qu’elles sont offertes gratuitement à leurs utilisateurs. Bien sûr, cette utilisation n’est pas vraiment gratuite, parce que les utilisateurs de Facebook, Google et autres Instagram sont exposés, en échange, à de la publicité que payent des annonceurs et qui apparaît, par conséquent, dans les chiffres du PIB.

Nous avons accordé trop d’impor­tance au PIB

Mais ces revenus n’offrent qu’une mesure bien indirecte et incomplète de la valeur de ces nouveaux services offerts, estiment nos experts. L’un d’entre eux a par exemple sondé des utilisateurs aux États-Unis pour leur demander combien ils seraient prêts à payer pour Facebook. Ils lui ont répondu 42$US par mois, soit l’équivalent de 0,11 % du PIB américain, a rapporté le Financial Times. D’autres chercheurs proposent qu’on base les estimations sur le temps que passent les gens à utiliser ces services et le coût au salaire horaire moyen. Une autre équipe de statisticiens a cherché à évaluer la valeur économique potentielle des immenses banques de données constituées par les géants de l’Internet et est arrivée pour Google à un total de 48 milliards, en hausse de 22 % par année, et pour Amazon à un total de 125 milliards, en augmentation de 35 % par année.

Retrouver la boussole

La précision et la pertinence des mesures de performance de l’économie n’intéressent pas seulement d’obscurs spécialistes à lunettes et calculettes. Elles influencent aussi notre compréhension collective de ce qui nous arrive ainsi que le type et l’ampleur de l’action des gouvernements qui agissent en notre nom. Un groupe d’experts présidé par le lauréat du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et placé sous l’égide de l’OCDE a conclu le mois dernier que la riposte de ces pouvoirs publics lors de la dernière crise financière mondiale et de la Grande Récession qui s’est ensuivie aurait été plus vigoureuse s’ils s’étaient fiés à d’autres indicateurs économiques que les habituels PIB et taux de chômage.

On sait déjà que le manque d’indicateurs et le peu d’intérêt, pour des raisons idéologiques, pour ceux qu’on avait déjà sont en partie responsables des spectaculaires fiascos financiers de 2008, disent ces experts dans un rapport. Mais les mêmes facteurs sont aussi responsables du fait que les gouvernements n’ont pas compris « ensuite » l’ampleur des dommages à court et plus long termes, ne serait-ce qu’économiques, qu’allaient infliger le chômage prolongé de millions de travailleurs, le creusement des inégalités, les milliards en investissements reportés ou abandonnés dans les entreprises, les compressions budgétaires en éducation et en santé ou encore la perte de confiance de la population dans leurs institutions économiques et politiques.

« Nous avons accordé trop d’importance au PIB comme principal indicateur de la santé des économies et des sociétés », a résumé Joseph Stiglitz. « Ce biais a rendu les décideurs aveugles aux menaces qui planaient avant la crise et leur a fait prendre de mauvaises décisions après la crise. »

Depuis, plusieurs autres indicateurs ont été raffinés, notent les experts. Ce travail n’est pas fini, mais il reste surtout maintenant aux économistes et aux pouvoirs publics à apprendre à les utiliser afin d’avoir une compréhension plus juste et plus complète de la réalité et de traduire cela par des actions plus efficaces et plus appropriées à long terme.