Loto-Québec doit courtiser les joueurs internationaux

Loto-Québec étant coincée dans un marché où l'offre de jeu ne peut être augmentée, le gouvernement doit lui permettre de véritablement passer à l'échelle internationale pour espérer obtenir plus de dividendes. Sinon, l'État pourrait même devoir réviser ses attentes à la baisse par rapport aux revenus provenant de Loto-Québec.

C'est ce qu'a déclaré Alain Cousineau, p.-d.g. de Loto-Québec, à l'occasion d'une entrevue éditoriale au Devoir hier. «On est coincé, a-t-il avoué. Le gouvernement demande de lutter contre le jeu pathologique et de garder l'offre de jeu au niveau actuel. Dans cette situation, on ne peut pas augmenter nos revenus, alors on va au moins essayer de les maintenir. Déjà, ce sera un gros défi.»

C'est que la société d'État évolue dans un marché québécois devenu mature, ce qui fait stagner les revenus. Entre 1995 et 2000, la croissance des revenus a atteint 11,3 % en moyenne, mais depuis 2000, l'augmentation n'a été que de 1 %. Le bénéfice net affiche donc la même courbe.

Les prévisions de Loto-Québec tiennent compte de cette fracture. L'année dernière (2003-04), la société d'État a réalisé un bénéfice net de 1,46 milliard. Les trois prochaines années prévoient des profits identiques de 1,5 milliard, sans aucune augmentation d'une année à l'autre. La légère augmentation pour l'année prochaine est due à deux facteurs ponctuels: la hausse du tarif de la loterie 6/49, décidée avec les autres provinces, et la baisse des redevances versées aux tenanciers de bars pour les appareils de loterie vidéo (22 % plutôt que 30 %).

«Mais nos coûts de main-d'oeuvre vont rapidement dépasser cette légère augmentation des profits, soutient Alain Cousineau. Il faudra être plus efficace et revoir nos façons de faire pour seulement maintenir les dividendes actuels.» Faudra-t-il bientôt que le gouvernement en demande moins à Loto-Québec, qui lui a versé 1,3 milliard de dollars l'an dernier? «C'est possible, a-t-il avoué. Il pourrait y avoir une décroissance des dividendes.»

Tout sur le casino

Il transpire des paroles d'Alain Cousineau et du plan 2004-07 de Loto-Québec une volonté de ne pas en rester là et de passer à la vitesse supérieure sans augmenter l'offre de jeu au Québec, où les critiquent sont de plus en plus virulentes sur le rôle de la société d'État dans les problèmes de jeu pathologique. Inutile d'augmenter les appareils de loterie vidéo, source des plus grands problèmes. Il faut donc se tourner vers les casinos pour hausser les revenus.

C'est la carte cachée de Loto-Québec et le fondement de sa nouvelle orientation. Tout part du casino de la métropole. «Il faut commencer par faire cesser l'effritement des revenus du casino de Montréal et faire augmenter ses profits», soutient Alain Cousineau.

Pour ce faire, Montréal doit entrer dans le circuit des gros joueurs, ces personnes qui courent les tables de black jack du monde entier pour y dépenser des centaines de milliers de dollars par semaine. Ils représentent 1 % des joueurs, mais procurent 20 % des revenus des casinos! Si le temple du jeu montréalais pouvait attirer davantage ces joueurs d'envergure, les recettes feraient un bond important.

«Si un joueur perd 25 000 $ par jour, c'est l'équivalent de beaucoup d'autobus de touristes!», mentionne Pierre Bibeau, premier vice-président corporatif aux affaires publiques de Loto-Québec, présent au Devoir hier. Mais Montréal n'est actuellement pas dans les normes internationales et attire peu ces joueurs aux poches profondes. «On en a qui viennent, parce que Montréal est une destination en soit, mais on a plus de facilité à les attirer à Gatineau, parce que là-bas notre complexe est intégré à un hôtel et un centre de congrès. Montréal n'est pas capable actuellement de s'intégrer à ce réseau international.»

Loto-Québec voudrait bien attirer autant de joueurs qui viennent de l'extérieur du Québec à Montréal (16 %) qu'à Gatineau (environ 50 %), même si ce ne sont pas tous de gros joueurs. C'est pourquoi l'ajout d'un hôtel et d'une salle de spectacles adjacents au casino est prioritaire dans le plan de développement. Et si la société d'État peut déménager dans le Havre, près du Vieux-Port, pour y construire en plus un centre de foires, une galerie marchande et un spa, c'est encore mieux, affirme Alain Cousineau.

«On pourrait faire plus dans le Havre, mais à quel coût? C'est ce qu'on va évaluer d'ici la fin de l'année, dit-il. Ce qui est sûr, c'est que Loto-Québec ne remplit pas son mandat d'attraction touristique à Montréal. On n'est plus dans les standards. En Amérique du Nord, ce qui attire les joueurs, ce sont les complexes intégrés. Tous nos concurrents, tant en Ontario que dans le nord-est des États-Unis, se dirigent vers ça.»

Second volet du plan international de Loto-Québec: gérer et construire des casinos dans d'autres pays. La société d'État est actuellement dans les cinq finalistes pour exploiter et bâtir le casino de Toulouse, en France. Ce centre récréotouristique serait géré avec un partenaire privé local. Loto-Québec a aussi un oeil sur Lille, toujours en France, qui cherche à ériger elle aussi un casino.

En fait, la société d'État espère remporter le concours de Toulouse pour ensuite s'en servir comme vitrine internationale, question de montrer son savoir-faire. Si la société d'État pouvait davantage miser sur sa division internationale, nommé Casino Mondial, «ça pourrait, à terme, changer l'équation financière» et permettre à la société d'État d'engranger les profits beaucoup plus rapidement.

Sur le plan local, Loto-Québec regarde attentivement les changements qui s'opèrent dans son réseau de distribution de billets de loterie. L'arrivée prochaine des Sam's Club de Wal-Mart et la puissance continue de Costco forcent la société d'État à réfléchir. «Il y a un redéploiement à faire, soutient Alain Cousineau. Wal-Mart et Costco accaparent de plus en plus le marché, et leurs politiques de compagnies font en sorte qu'ils ne vendent aucun billet de loterie. On est absent de cette part de marché et il faudra voir comment compenser.»

Lutte contre le jeu pathologique

En marge de l'aspect commercial, Loto-Québec veut en faire plus pour lutter contre le jeu pathologique. L'une de ses solutions tient dans le Conseil québécois pour le jeu responsable, un organisme qui serait indépendant du gouvernement et de Loto-Québec. «Nous, on a une double mission, à la fois commerciale et sociale, explique Alain Cousineau. On est obligé d'attacher nos messages de prévention à nos publicités de loterie. Mais avec un conseil indépendant, la lutte contre le jeu compulsif serait plus efficace. Il pourrait y avoir des campagnes de publicité plus fortes, directes et ciblées, comme pour l'alcool au volant ou les cigarettes.»

Selon lui, le gouvernement remplit mal ce mandat de sensibilisation et de prévention actuellement. «Les budgets sont gérés par des organismes [ministère de la Santé et Régie des alcools des courses et des jeux] dont ce n'est pas le mandat principal, souligne Alain Cousineau. On peut suivre ce qui se fait ailleurs dans le monde et être plus efficace, je pense. Un conseil indépendant créerait une pression sur le gouvernement et Loto-Québec pour aller dans un sens et susciter des débats.»