Des entreprises de plus en plus transparentes

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Lors de sa dernière assemblée annuelle, le conseil d’administration de TransCanada a recommandé à ses actionnaires de voter pour une proposition engageant l’entreprise à divulguer la manière dont elle intégrait les enjeux des changements climatiques et de la transition énergétique dans son modèle d’affaires.
Photo: Nati Harnik Associated Press Lors de sa dernière assemblée annuelle, le conseil d’administration de TransCanada a recommandé à ses actionnaires de voter pour une proposition engageant l’entreprise à divulguer la manière dont elle intégrait les enjeux des changements climatiques et de la transition énergétique dans son modèle d’affaires.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis un an, les sociétés cotées en Bourse sont plus enclines à divulguer les risques de leurs activités relativement aux changements climatiques, remarquent des investisseurs. La raison ? Les recommandations d’un groupe de travail mis sur pied par le Conseil de stabilité financière (CSF), qui a créé une petite onde de choc dans les marchés.

Lors de sa dernière assemblée annuelle, le conseil d’administration de TransCanada a recommandé à ses actionnaires de voter pour une proposition engageant l’entreprise à divulguer la manière dont elle intégrait les enjeux des changements climatiques et de la transition énergétique dans son modèle d’affaires.La proposition avait été soumise par deux actionnaires québécoises, en l’occurrence la Congrégation de Notre-Dame et la Procure Saint-François-d’Assise. Pour Jean-Philippe Renaut, directeur du cabinet Aequo, qui représente auprès des entreprises ces deux actionnaires dans leur démarche d’investissement responsable, il n’y a pas de doute quant à la raison qui a poussé la compagnie pétrolière à changer d’attitude sur cette question : les recommandations émises, en 2017, par le Groupe de travail sur la divulgation accrue de renseignements sur les risques financiers liés au climat, mieux connu sous son nom anglophone de Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD).

Ce groupe a été mis sur pied en 2015 par Mark Carney, président de la Banque d’Angleterre et aussi à la tête du CSF, afin de sensibiliser les marchés à la menace que les changements climatiques posent à la stabilité financière. Sous la houlette du milliardaire et ancien maire de New York Michael Bloomberg, le groupe a présenté en juin 2017 des recommandations sur les renseignements en la matière que les entreprises devraient fournir à leurs investisseurs, assureurs, prêteurs et clients. Le rapport abordait les questions de gouvernance, de stratégie, d’évaluation des risques, de cibles à atteindre pour effectuer une transition et de paramètres pour mesurer la résilience d’une entreprise dans un contexte de réchauffement de la planète. Au moment du sommet One Planet qui s’est tenu à New York en septembre dernier, environ 500 entreprises et organismes publics avaient manifesté leur adhésion à cette initiative.

Selon Michel Brutti, gestionnaire de portefeuille pour la firme Jarislowsky Fraser, la clé dans le rapport de ce groupe de travail réside dans les paramètres de mesure, qui deviennent de facto une référence pour les analyses à venir. « Il n’y a pas si longtemps, j’avais regardé quelle était la méthodologie des entreprises lorsqu’elles divulguaient leurs émissions de carbone, et il y en avait une cinquantaine ! » raconte-t-il. « Plus il y aura une uniformisation des paramètres, mieux les investisseurs pourront comparer les données et faire avancer la discussion avec les entreprises. »

Analyse de scénario

Jean-Philippe Renaut intègre pour sa part dans ses démarches la recommandation invitant à produire une analyse de trois scénarios, c’est-à-dire à expliquer comment l’entreprise gérerait ses activités dans un monde où la hausse des températures moyennes sur le globe serait en bas de 2° C, de 2° C, et de plus de 2° C.

Mercer Canada avait publié dès 2011 une étude sur les risques financiers liés aux changements climatiques avec divers scénarios de hausse des températures. « Le marché n’était pas encore prêt », reconnaît Karen Lockridge, directrice de l’équipe Investissement responsable chez Mercer Canada. Une deuxième étude, diffusée en 2015, avait attiré plus d’attention. La prochaine version, prévue en 2019, étendra ses projections jusqu’en 2100, « car nous savons que les dommages les plus considérables se produiront après 2050 ».

Néanmoins, elle remarque aussi que les recommandations du groupe de travail lancé par Mark Carney ont eu des répercussions positives et ont stimulé la discussion sur ses enjeux. Selon elle, ce succès vient du fait que des acteurs influents de l’ensemble de la chaîne du secteur financier s’impliquaient dans la démarche et que les recommandations s’avéraient « pragmatiques » et « faciles à implanter ».

« Elles mettent l’accent non seulement sur les risques, mais aussi les occasions », rappelle-t-elle. Le document insiste entre autres sur les investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, les technologies propres ou d’autres solutions favorisant une transition ou une résilience dans un contexte de bouleversement climatique. « Il y a de plus en plus d’investisseurs qui regardent ces occasions, non seulement parce que ce sont des solutions, mais aussi parce qu’il s’agit de secteurs en croissance », soulève-t-elle.

À la sauce canadienne

Le milieu financier canadien a du pain sur la planche. Le secteur des énergies fossiles pèse encore lourd dans le marché boursier au pays, particulièrement à la Bourse de Toronto. « Nous avons besoin d’être plus engagés en la matière, parce qu’on a une plus grande transition à effectuer », soulève Karen Lockridge.

Le 12 avril dernier, la ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Catherine McKenna, et le ministre des Finances, Bill Morneau, ont annoncé la mise sur pied d’un Groupe d’experts sur la finance durable. Celui-ci a reçu le mandat de consulter les acteurs du milieu financier au pays et d’émettre des recommandations pour que le Canada réponde aux normes établies par le groupe de travail du CSF. Le groupe canadien, dont les conclusions devraient être dévoilées en 2019, a publié un rapport provisoire en octobre dernier. Roger Beauchemin, président et chef de la direction d’Addenda Capital, se réjouit que ce dernier couvre les aspects importants. « La démarche du TCFD est très simple, mais très puissante, signale-t-il. Les émetteurs canadiens d’actions et d’obligations doivent la comprendre. D’ailleurs, les grands la comprennent déjà. Ils doivent commencer à préparer le terrain et à se structurer en conséquence. Les conseils d’administration ont énormément de travail à faire de ce côté, car il y a une prise de risque : s’ils n’agissent pas, on peut imaginer un jour qu’ils subiront des actions collectives. »