La peur d'un choc d'un nouveau genre

Paris — La poursuite cette semaine de la flambée des cours du pétrole à des niveaux inédits depuis 1990 alarme les pays consommateurs, et les experts s'interrogent sur la possibilité d'une forme de choc «rampant» si elle perdure.

«Un nouveau choc pétrolier — c'est-à-dire des prix qui grimperaient au cours des prochaines semaines au point d'hypothéquer la reprise économique mondiale — est possible», a mis en garde jeudi Claude Mandil, le directeur exécutif de l'Agence internationale de l'Énergie (AIE), une émanation de l'OCDE chargée de veiller aux intérêts en matière d'énergie de ces pays.

L'expression «choc pétrolier» réveille le spectre des années 70, lorsque la brusque envolée des cours du brut avait donné naissance à une spirale inflationniste et stoppé net la croissance des pays occidentaux. Pour autant, elle n'est pas vraiment justifiée en l'occurrence, estime Francis Perrin, de la revue Pétrole et gaz arabes à Paris. «L'idée de rampant est assez bonne» étant donné la continuité de la hausse depuis maintenant plus d'un an, souligne-t-il. «Mais quand on fait référence aux chocs dans le domaine pétrolier, on pense à quelque chose de brusque et déterminé par quelque chose d'extrapétrolier. Ce n'est pas du tout le même cas ici», note-t-il.

Cela ne signifie certes pas que la pilule ne soit pas amère pour les pays consommateurs, reconnaît-il. «Incontestablement, si on fait l'hypothèse de ce niveau de prix pendant plusieurs mois, personne ne peut dire en toute bonne foi que cela n'aura pas d'impact sur l'économie mondiale.» Quantifier cet impact sur le PIB mondial relève de la «bataille d'experts», estime-t-il.

Joël Guglietta, économiste au Crédit Agricole, juge lui aussi que le terme de choc est un peu fort. «Cela fait deux ans qu'on traîne un baril à plus de 30 $US, relève-t-il. Par rapport aux années 70, si vous calculez, nos économies sont beaucoup moins dépendantes du prix du brut qu'il y a trente ans.» De plus, «selon que vous mettez un baril à 35 $US sur une économie comme celle des États-Unis ou sur celle de l'Europe, cela donne in fine un impact différent», souligne-t-il.

Répercussions sur l'économie

L'AIE vient justement de publier une étude dans laquelle elle détaille les mécanismes par lesquels la hausse des prix du pétrole se répercute sur l'économie mondiale. Pour les pays de l'OCDE, elle estime ainsi qu'une hausse prolongée de 10 $US par baril, de 25 à 35 $US, provoquerait une perte de 0,4 point de PIB au cours des deux premières années. L'inflation progresserait d'un demi-point et le chômage serait lui aussi en augmentation.

Pour les pays en développement importateurs de brut, l'impact de prix élevés est «généralement encore plus important», car leurs économies sont moins résistantes, souligne-t-elle. Les pays en développement commencent d'ailleurs à se joindre au concert de protestations politiques à l'encontre de l'OPEP, qui a continué d'enfler ces derniers jours.

Les présidents de quatre pays centre-américains, réunis jeudi dernier, ont adressé une lettre au cartel pour lui demander des prix plus modérés. «Il n'est pas possible que pour acheter un baril de pétrole, il nous faille produire trois quintaux de café», s'est lamenté le président guatémaltèque Oscar Berger. Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a demandé une nouvelle fois à l'OPEP de se montrer «raisonnable».

Pour Francis Perrin, toutefois, «les conditions ne sont pas réunies pour une baisse significative des cours. Par contre, ils peuvent monter davantage».