Bombardier, le mauvais citoyen

Le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare.

Il y a le faire et la façon de le faire. L’annonce de cette énième restructuration chez Bombardier laisse un goût amer. Elle nous ramène à cette notion de parties prenantes et nous rappelle cette vieille théorie économique soutenant que l’entreprise capitaliste n’avait pas de responsabilité sociale.

Plus qu’une mauvaise expérience de relations publiques à ajouter aux études de cas universitaires, les ratés que cumule la direction de Bombardier depuis l’annonce, jeudi, de la suppression de 5000 postes — dont la moitié au Québec — abaissent la multinationale dans un rôle de mauvaise entreprise citoyenne. Il y a eu l’annonce, puis l’effet surprise, Québec n’ayant pas eu droit à un préavis allant pourtant de soi. Puis l’absence d’Alain Bellemare à une rencontre réactive lundi entre le ministre de l’Économie et les patrons et syndicats de l’aérospatial, le président et chef de la direction prenant toutefois le micro mardi à Toronto pour s’empresser de rassurer Bay Street : la cure minceur va se poursuivre chez Bombardier.

Bombardier souhaite se comparer avec les repères de référence de l’industrie sur tous les éléments clés, comme le revenu par employé et le bénéfice d’exploitation par employé, a-t-il déclaré. « Alors, nous allons continuer d’amincir l’entreprise et, en 2020, ça sera une organisation solide, durable et de classe mondiale, qui générera de bonnes marges et une forte croissance interne », peut-on lire dans le texte du Devoir.

Plan quinquennal

Bombardier ne fait que garder le cap sur son plan quinquennal constitué de trois phases. La première avait pour objectif l’atténuation des risques. Bombardier avait côtoyé la faillite en 2015 et la ponction financière du programme C Series, en l’absence d’un marché en partie paralysé par le contentieux avec Boeing, était devenue telle que l’entreprise jouait sa survie. Sa source de financement disponible de 4,2 milliards risquait de se tarir rapidement. La deuxième phase était donc placée sous le thème des résultats et des flux de trésorerie, Bombardier terminant l’exercice de 2017 avec un déficit de fonds autogénérés tirés de l’exploitation de 250 millions $US. La troisième, qui s’amorce en 2019, porte sur le désendettement du bilan. La dette à long terme de Bombardier atteint les 9,1 milliards, au sein d’engagements généralement associés à des clauses financières restrictives, et les grands rendez-vous de remboursement commencent en 2021, au rythme de 1,5 à 2,3 milliards par année. Le tout reposant sur une cote de solvabilité se maintenant dans la catégorie spéculative.

Mécanique bien huilée

La mécanique est donc bien huilée. Annonces de compressions totalisant quelque 18 500 emplois en trois ans, opération de sauvetage forçant la « vente à 0 $» de la C Series à Airbus, vente du Q400, étude des options stratégiques pour les jets régionaux… Un pan complet de l’expertise de l’aéronautique commerciale québécoise passe à la râpe, sans autre émotion.

Une mécanique qui nous ramène toutefois à cette vieille théorie économique affirmant que l’entreprise capitaliste n’est pas soumise à des responsabilités sociales, que le conseil d’administration n’est redevable qu’envers les actionnaires. L’impression avait déjà été créée l’an dernier avec l’annonce d’une hausse de près de 50 % de la rémunération globale des hauts dirigeants, accueillie alors dans la réprobation générale. Elle vient de se renforcer par cette application d’une rationalité purement financière.

Le droit des affaires a évolué

Le droit des affaires a pourtant évolué depuis, les façons de faire aussi, et la jurisprudence puis le législateur ont suivi. Le devoir d’un conseil d’administration et de sa direction n’est plus limité à la maximisation du rendement financier.

Si assurer la pérennité de l’entreprise demeure l’obligation principale, les considérations sociales se sont greffées au fil des ans aux règles de gouvernance et de performance fiduciaire. Aussi, la notion de parties prenantes statuant, jadis, la primauté de l’actionnaire s’est élargie pour englober les employés, les créanciers, les fournisseurs, les clients, les gouvernements. Les intérêts de l’entreprise ne se résument plus aux intérêts de l’actionnaire.

Cette sensibilité est absente de cette façon de faire à l’américaine de M. Bellemare, selon la comparaison faite par Michel Nadeau, directeur général de l’IGOPP. Cette absence vient finaliser le divorce entre Bombardier et les Québécois, commentait une journaliste.