Portrait - Chasseur de molécules

Pendant une cinquantaine d'années, les micro-organismes trouvés dans la nature ont été la source la plus importante pour fabriquer des médicaments, notamment les antibiotiques. Avec le temps, il a fallu aller de plus en plus loin, jusque dans les volcans et les profondeurs marines, pour trouver les nouvelles molécules requises pour de nouveaux médicaments. Puis le stock accessible dans la nature s'est fait rarissime et l'industrie pharmaceutique s'est tournée vers d'autres technologies qui semblaient prometteuses, comme la chimie combinatoire. Et puis, il y a eu deux scientifiques qui ont fondé une compagnie, Ecopia, sur l'idée que la génomique pouvait être utilisée plus efficacement si elle était appliquée à la découverte directe de médicaments plutôt qu'au traitement de maladies.

C'était en 1998. Ces deux scientifiques, Eric Cohen et Chris Farnet, avaient d'abord travaillé pour une firme américaine et ils s'intéressaient particulièrement à la génomique microbienne. Installés à Montréal, ils ont obtenu un premier placement privé de 1,8 million auquel participaient Theratechnologies et d'autres investisseurs. Ils consacrèrent dès lors toute leur attention à la recherche et au développement d'une technologie qui servirait de plate-forme d'analyse du génome. Il aura fallu cinq ans et plus de 20 millions de dollars avant d'en arriver à l'atteinte de l'objectif en 1999. Mais cela n'était en somme qu'une étape préliminaire pour lancer l'entreprise sur la piste de la découverte et du développement de médicaments.

Analyse génomique

La plate-forme «Decipher» d'Ecopia est une méthode d'analyse génomique brevetée qu'on utilise pour découvrir des regroupements de gènes provenant de micro-organismes qui produisent de nouvelles molécules bioactives. La technologie permet de trouver rapidement ces micro-organismes qui se trouvent partout dans la nature, même dans la cour arrière ou dans le jardin, là où ils avaient toujours été; mais on n'avait pas auparavant les moyens de les découvrir. Cette technologie nouvelle l'a permis. C'est comme si Ecopia avait en main un aimant pour aller chercher une aiguille dans une botte de foin; en d'autres mots, il s'agit d'un processus guidé et non pas aléatoire, comme c'était le cas auparavant.

Il faut dire que l'informatique est grandement mise à contribution dans cette technologie qui est unique au monde, assure le Dr Pierre Falardeau, président et chef de la direction d'Ecopia depuis 2002. «Notre technologie montre que la diversité chimique des molécules naturelles ne peut être égalée par l'homme», dit M. Falardeau, qui est lui-même un docteur en pharmacologie. Il est venu aussi chez Ecopia parce qu'il y avait une équipe de grande crédibilité, dont François Legault, actuel président du conseil et qui fut l'un des dirigeants de Biochem Pharma.

700 molécules

Grâce à cette technologie, Ecopia a déjà pu repérer plus de 700 molécules naturelles, en donnant par surcroît des indices sur les molécules qui offrent le meilleur potentiel pour le développement de médicaments. Depuis janvier 2003, cette petite entreprise, qui compte moins de 55 employés dont 80 % sont des scientifiques, en majorité des chimistes, a déjà annoncé la découverte de cinq familles ou entités, dont celle d'un agent anticancéreux potentiel.

Pour des raisons stratégiques, ce produit qui est présentement en phase de développement préclinique est d'abord destiné au cancer du cerveau, parce que le besoin est très grand dans ce type de cancer qui se caractérise par une activité biologique phénoménale. Il n'y a présentement aucun médicament qui permette un suivi amélioré des victimes de cette maladie. Chez Ecopia, on pense donc qu'il serait plus rapide d'obtenir les approbations des autorités réglementaires en présentant un remède pour le cancer du cerveau, un médicament qui pourrait au demeurant s'appliquer à d'autres formes de cancer.

M. Falardeau pense qu'il sera possible de mettre ce «produit clef» sur le marché vers 2010, soit dans un délai de sept ans au lieu de la moyenne habituelle de 10 ans. Cela permettrait à Ecopia de générer des revenus pour continuer le développement de plusieurs autres médicaments.

Ecopia mise aussi sur d'autres entités chimiques, notamment les agents antifongiques et les agents antibactériens. Dans le premier cas, l'objectif est de mettre au point un médicament contre les infections mortelles qui se propagent dans le corps et le sang, qui affectent les personnes n'ayant plus de système immunitaire, celles qui ont le sida ou celles qui ont subi des greffes d'organes. Avec les agents antibactériens, on vise à développer un médicament pour contrer les infections nosocomiales, c'est-à-dire des infections qui se répandent dans les hôpitaux, lesquels sont des milieux particulièrement fertiles pour les bactéries. Celles-ci finissent d'ailleurs par développer une résistance aux médicaments, d'où la nécessité de mettre au point d'autres médicaments pour outrepasser cette résistance.

D'ici la fin de l'année, Ecopia compte avoir ajouté quatre autres entités chimiques à son portefeuille de produits. Lesquels, parmi eux, deviendront éventuellement des produits-vedettes sur le marché? Le temps le dira. Ecopia entend développer lui-même et faire la distribution de ses meilleurs produits, parce que c'est la meilleure façon de créer le plus de valeur pour l'entreprise et ses actionnaires.

Depuis ses débuts en 1998, Ecopia a reçu 42,5 millions de la part de divers investisseurs. Il lui reste présentement en réserve 15 millions, ce qui lui permettra de poursuivre ses travaux au cours des 24 prochains mois, soit juste assez pour rendre son agent anticancéreux aux essais cliniques chez les humains.

Nouveaux capitaux

Les dernières phases dans le développement d'un médicament sont les plus coûteuses et Ecopia aura forcément besoin de nouvelles injections de capitaux. La façon idéale serait des émissions d'actions, mentionne M. Falardeau. Puis, il y aurait aussi la formule des partenariats et celle des licences. Avec son stock de 700 molécules qui va d'ailleurs continuer de grandir, Ecopia peut se permettre d'offrir certaines de ces molécules à des sociétés pharmaceutiques qui en ont besoin pour développer de nouveaux médicaments. «L'accès à de nouvelles molécules est un problème majeur aujourd'hui», rappelle le président.

L'action d'Ecopia a été inscrite à la Bourse de Toronto en octobre 2000, quelques mois après que la filiale canadienne de Fidelity eut injecté 10 millions dans l'entreprise, ce qui lui a donné un rayonnement spectaculaire dans le monde des affaires et amené une autre somme de 10 millions. Il y a eu plusieurs placements privés au fil des ans, le dernier en date ayant eu lieu en février dernier pour un montant de 8,5 millions.

Fidelity demeure le plus important actionnaire avec un bloc de 20 % des actions. Les deux fondateurs et les membres de la direction détiennent ensemble un autre bloc de 20 %. Theratechnologies n'a plus que 3 %. Depuis un an, la valeur du titre d'Ecopia a varié entre 42,5 ¢ et 2,70 $. Hier elle se situait à 2,05 $.