Une Banque du Canada qui vous veut du bien

«Nous suivons de très, très près l’évolution de la situation des ménages et l’impact de nos politiques sur eux», soutient Carolyn Wilkins.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Nous suivons de très, très près l’évolution de la situation des ménages et l’impact de nos politiques sur eux», soutient Carolyn Wilkins.

La Banque du Canada ne perd pas de vue la réalité des ménages canadiens, notamment des plus endettés, assure sa première sous-gouverneure, Carolyn Wilkins. Et c’est pour cette raison qu’elle multiplie les mises en garde sur les hausses des taux d’intérêt à venir.

« Nous suivons de très, très près l’évolution de la situation des ménages et l’impact de nos politiques sur eux », a-t-elle déclaré en entrevue au Devoir dans les bureaux montréalais de la banque centrale, coin McGill College et Sainte-Catherine. Quelques heures auparavant, la Banque du Canada avait annoncé la remontée de son taux directeur de 0,25 point de pourcentage à 1,75 %, son niveau le plus élevé depuis la Grande Récession. Elle avait réintégré également son intention de ramener son principal outil d’intervention à un niveau estimé plus neutre situé dans une fourchette allant de 2,50 % à 3,50 %.

« On sait bien que ce ne sera pas facile de s’adapter, surtout pour les plus endettés. Cela a déjà commencé. Des gens doivent réduire leurs dépenses. Cela a aussi eu un impact sur les prix immobiliers. Le premier réflexe est de voir cela comme une mauvaise nouvelle pour les familles, mais il faut aussi se demander ce qui arriverait à long terme si on laissait plus longtemps les taux à des niveaux qui devaient servir à sortir l’économie de la crise. C’est l’une des raisons pour lesquelles on cherche à être le plus clair possible sur la direction dans laquelle on va. »

L’épine commerciale

La Banque du Canada se sent plus à l’aise depuis la conclusion de l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC) au début du mois. L’entente commerciale contribue à lever une grande partie de l’incertitude qui empêchait plusieurs entreprises d’investir dans le développement de leurs capacités de production qui fonctionnent de plus en plus à leur limite. « C’est une bonne nouvelle, mais cela n’enlève pas toute l’incertitude », remarque Carolyn Wilkins. Il faut encore attendre de voir si l’accord de principe sera officiellement signé et comment cela se traduira concrètement dans les échanges entre les trois pays. Et puis, le gouvernement Trump n’a toujours par levé ses tarifs sur l’acier et l’aluminium en plus d’être au beau milieu d’une escalade de sanctions commerciales avec la Chine.

La Banque du Canada a revu à la hausse la contribution attendue du secteur des exportations canadiennes, mais ses succès futurs dépendront de bien d’autres facteurs. Les milieux d’affaires pressent notamment Ottawa de suivre au moins partiellement les baisses d’impôt sur les entreprises décrétées l’automne dernier par Washington pour les aider à se battre contre leurs concurrents américains. Carolyn Wilkins fait toutefois aussi valoir que les exportateurs canadiens perdaient déjà du terrain aux États-Unis bien avant les tarifs et les baisses d’impôt de Donald Trump. « On a un défi de compétitivité depuis bien des années. »

La prochaine crise

Tout en précisant, ne pas voir pour le moment poindre la menace d’une récession, le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a admis en entrevue à La Presse canadienne mercredi que son institution ne disposerait pas d’autant de munitions. « C’est une question difficile, a-t-il dit. C’est certain que la politique monétaire n’est pas vraiment bien équipée pour faire face à une autre récession parce que les taux d’intérêt sont encore très bas, mais en même temps [le gouvernement fédéral] est très bien équipé pour faire face à une récession [étant donné sa situation financière]. »

Carolyn Wilkins préfère souligner comment son institution et les gouvernements se sont bien complétés la dernière fois et rappelle que la Grande Récession a aussi montré que les banques centrales disposaient d’autres moyens d’action que les seuls taux d’intérêt, comme l’achat massif d’actifs financiers.

La sous-gouverneure avait plutôt envie, mercredi, de parler de ce qu’on pourrait faire avant qu’une autre crise éclate. « On s’est beaucoup occupés à améliorer la stabilité financière des banques, mais on aurait aussi des progrès à faire [en matière] de productivité, c’est-à-dire notre capacité de continuer de croître de façon soutenable. C’est important parce que c’est le moyen d’augmenter la taille de la tarte que les gens se partageront. »

Disant comprendre sans toutefois partager la tentation du protectionnisme et du populisme, elle admet qu’il n’est pas facile de s’attaquer à de tels enjeux structuraux qui touchent entre autres à l’éducation et aux infrastructures. « Tout le monde n’est pas d’accord sur les solutions. Cela peut soulever beaucoup de débats. Mais c’est exactement le moment de le faire. »

Mercredi, les analystes et commentateurs se sont passionnés sur le sens qu’il fallait donner au retrait d’un mot — le mot « graduelle » — dans le communiqué de la Banque du Canada à propos de la hausse des taux d’intérêt à venir. Carolyn Wilkins préférait recentrer le débat sur les enjeux de fond. Elle s’est même montrée plutôt fière que son institution soit parvenue, au cours des dernières années, dans ses communications, à convaincre les marchés ne plus faire une telle fixation sur la moindre virgule déplacée dans un communiqué et de s’intéresser plutôt aux facteurs économiques fondamentaux. « En plus de mieux se comprendre, cela nous aide parce que l’on peut se nourrir de leurs propres analyses [de la réalité]. »

1 commentaire
  • Raynald Blais - Abonné 25 octobre 2018 07 h 18

    Oh taux!

    Outils d’intervention, munitions, moyens d’action, la manipulation des taux d’intérêt est appréciée par les banquiers pour sa faculté à influer sur l’économie. Qu’en période de pénurie, la demande de main-d’œuvre excède l’offre, et la Banque augmente les taux. Qu’en période de chômage élevé, l’offre de main-d’œuvre excède la demande, et la Banque diminue les taux. Ils servent à contenir, avec plus ou moins de succès, les coûts de main-d’œuvre entre des limites acceptables pour les employeurs.
    Au-delà de l’influence que les banquiers attribuent aux taux d’intérêts sur l’économie, celle-ci, en retour, exerce une influence certaine sur ceux-là. Que “la taille de la tarte” s’élargisse devant une subite ouverture du marché ou un progrès sensible de productivité (nouvelle vague d’automatisation), et la banque augmente la part des créanciers sur la plus-value supplémentaire attendue par les propriétaires de moyens de production.
    Les variations des taux d’intérêts sont un indicateur des variations de plus-value à court et moyen terme qui alimentent les ambitions de la classe dominante.