Ottawa tire un trait sur le recouvrement de 2,6 milliards de prêts à Chrysler

Frappée de plein fouet par la crise financière, Chrysler avait reçu du Canada un premier prêt de 1,3 milliard alors qu’elle était sous la protection de la Loi sur les faillites.
Photo: Geoff Robins La Presse canadienne Frappée de plein fouet par la crise financière, Chrysler avait reçu du Canada un premier prêt de 1,3 milliard alors qu’elle était sous la protection de la Loi sur les faillites.

Ottawa tire officiellement un trait sur le recouvrement d’une dernière tranche de 2,6 milliards de l’aide apportée aux géants de l’automobile durant la crise.

L’annonce était enfouie au milieu du troisième volume de l’édition 2018 des Comptes publics du Canada dévoilée la semaine dernière par le gouvernement fédéral. On y évoquait la renonciation par Exportation et développement Canada d’un montant de près de 2,6 milliards sans en préciser le contexte ni l’histoire.

Il s’agissait, en fait, a rapporté Radio-Canada lundi, de l’un des prêts — et de ses intérêts — qui avaient été accordés par les gouvernements fédéral et ontarien à Chrysler lorsque le fabricant d’automobiles était au bord de la faillite en 2009.

Cette radiation doit conclure le dernier chapitre du plan d’aide à Chrysler et à General Motors, auquel les pouvoirs publics canadiens ont apporté à eux seuls quelque 14 milliards et dont ils ont récupéré la plus grande partie.

À Ottawa, le gouvernement Trudeau a martelé que la nouvelle n’en était pas une et qu’on s’était contenté de mettre noir sur blanc quelque chose que tout le monde était censé savoir déjà. « Il n’y a pas de surprise. Les conservateurs de Stephen Harper n’ont jamais eu l’intention de recouvrer ce prêt lorsqu’ils ont choisi de renflouer Chrysler en 2009 », a déclaré le ministre de la Diversification du commerce international, Jim Carr, non sans tout de suite ajouter qu’on avait quand même essayé de récupérer une partie de la somme en question, mais sans succès. « Notre gouvernement a épuisé toutes les possibilités de recouvrement. »

Valse des milliards

Frappée de plein fouet par la crise financière, Chrysler avait reçu du Canada un premier prêt de 1,3 milliard alors qu’elle était sous la protection de la Loi sur les faillites.

La « nouvelle Chrysler », appelée depuis sa restructuration Fiat Chrysler, avait bénéficié d’un autre prêt de 1,6 milliard, pour une aide totale de 2,9 milliards. Si la « nouvelle Chrysler » a remboursé la totalité de son prêt et des intérêts dus dès 2011, le premier 1,3 milliard est passé aux profits et aux pertes, pour un manque à gagner, avec les intérêts, d’environ 2,6 milliards.

L’aide à GM avait été plus importante (10,8 milliards) et avait pris la forme à la fois de prêts et de prise de participation dans l’actionnariat. Les gouvernements canadiens ont vendu leurs dernières actions dans la compagnie au printemps 2015, portant les montants recouvrés à environ 9 milliards. Au total, les gouvernements canadiens auraient récupéré ainsi l’équivalent d’environ 85 % de leur mise dans GM et 72 % de celle dans Chrysler.

Il n’y a pas de surprise. Les conservateurs de Stephen Harper n’ont jamais eu l’intention de recouvrer ce prêt lorsqu’ils ont choisi de renflouer Chrysler en 2009.

 

Ottawa a assumé les deux tiers de l’aide canadienne, alors que l’Ontario, où l’industrie de l’automobile est concentrée, en a porté l’autre tiers. Cette aide canadienne s’inscrivait dans un plus vaste plan d’aide de plusieurs dizaines de milliards avec le gouvernement américain, où la part canadienne avait été fixée en fonction de la proportion de la production de GM (16 %) et de Chrysler (20 %) au Canada.

En 2014, le Vérificateur général du Canada avait déploré l’éparpillement et le manque de transparence des données sur ce sauvetage. Le reproche avait amené Ottawa à publier un rapport synthèse quelques mois après, dont sont tirés la plupart des chiffres cités ici. On y disait déjà ne pas s’attendre « à ce que l’« ancienne Chrysler » rembourse l’un ou l’autre des prêts ».

Transparence

Dans son rapport, Industrie Canada rappelait que les emplois de 14 000 travailleurs canadiens étaient directement menacés dans les usines de GM et de Chrysler au pire de la crise, ainsi que 50 000 autres dans les secteurs connexes. Aux États-Unis, la faillite des deux géants faisait craindre des pertes de 108 milliards et de 2,5 millions d’emplois au beau milieu de la pire crise financière de l’après-guerre.

L’aide des gouvernements au Canada visait à éviter des pertes massives d’emplois à court terme, mais aussi une accélération d’une tendance au transfert de la production vers le Mexique et le sud des États-Unis, observe Yan Cimon, professeur de stratégie à la faculté de sciences administratives de l’Université Laval.

Le choc aura permis à l’industrie nord-américaine d’assainir ses finances et ses pratiques, mais en partie seulement. Si le crédit facile a permis aux ventes de rebondir, il a contribué aussi à alourdir l’endettement des ménages qui empruntent de plus en plus à long terme pour acheter leurs véhicules.

Cette vulnérabilité grandissante arrive en même temps que les économistes entrevoient le ralentissement de la croissance et que l’industrie fait face aux défis des énergies propres, des véhicules autonomes et de l’avènement de nouvelles conceptions du transport moins axées sur la propriété individuelle des véhicules.

Il n’est pas impossible, dans ce contexte, que les compagnies automobiles aient encore besoin de l’aide des gouvernements, observe Yan Cimon. « Il ne serait pas facile de convaincre la population.

Ces compagnies aiment bien jouer aux multinationales arrogantes qui engrangent des profits. Pour être acceptée, l’action des gouvernements devrait se faire très transparente. Ce qui n’a pas vraiment été le cas la dernière fois. »

Avec Hélène Buzzetti