L’accord nord-américain fera-t-il des petits?

Pour le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, le nouvel Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC) marque un «changement de paradigme» dans la politique américaine.
Photo: Stephen B. Morton Associated Press Pour le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, le nouvel Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC) marque un «changement de paradigme» dans la politique américaine.

Washington veut faire de son nouvel accord avec le Canada et le Mexique le modèle pour ses prochaines ententes commerciales avec le reste du monde, mais l’on peut fortement douter qu’il sera intéressé.

Pour le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, le nouvel Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC), conclu dimanche soir pour remplacer l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), marque un « changement de paradigme » dans la politique américaine et lance un message à ses partenaires commerciaux : les États-Unis n’attacheront désormais plus tant d’importance au projet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) d’une grande économie mondiale aux règles communes pour tous et n’accorderont « le privilège de faire des affaires sur le marché américain » qu’à ceux qui se plieront à certaines de ses façons de faire.

Plusieurs éléments de ce « nouveau modèle d’entente » ont déjà attiré l’attention depuis le dévoilement de l’AEUMC et ne peuvent être vraiment compris qu’à la lumière d’autres projets d’entente entre les États-Unis et le Japon, l’Europe, le Royaume-Uni ou encore les Philippines, expliquait jeudi le Wall Street Journal.

L’un de ces éléments est cette disposition contre les rapprochements commerciaux avec les pays qui ne sont pas des économies de marché, Washington ayant de toute évidence la Chine en tête. Il est vrai que le Canada nourrit le projet d’une entente de libre-échange avec Pékin, mais le gouvernement Trump voudrait aussi signaler au Royaume-Uni ou aux Philippines qu’ils pourraient devoir choisir un camp ou l’autre.

Pékin n’a d’ailleurs pas tardé à réagir. Dans une déclaration cinglante à La Presse canadienne, l’ambassade de Chine à Ottawa a affirmé que la disposition de l’AEUMC équivalait à un acte de domination politique conférant à Washington un droit de veto sur toute discussion de libre-échange du Canada ou du Mexique avec elle.

Visa le Canada pour tuer le Japon

Un autre élément du nouveau paradigme commercial américain est cette condamnation dans l’AEUMC de la dévaluation artificielle de sa devise pour donner un avantage à ses exportations, une pratique rarement reprochée au Canada ou au Mexique, contrairement au Japon ou encore une fois à la Chine, poursuivait le Wall Street Journal. Un autre élément encore est ces quotas que les États-Unis se réservent le droit d’imposer sur les importations d’autos du Canada et du Mexique, mais qui sont tellement élevés qu’ils ne représentent pas de véritable menace. Le niveau de ces quotas pourrait toutefois être plus bas pour le Japon ou l’Union européenne.

On pourrait aussi évoquer le resserrement dans l’AEUMC des règles en matière de condition de travail qui va, dans l’industrie automobile, jusqu’à imposer un minimum de contenu provenant d’usines où les salaires seraient jusqu’à sept fois supérieurs à la moyenne au Mexique, disait le quotidien américain. Il faudrait aussi mentionner le mécanisme de règlement des différends permettant à une compagnie privée de poursuivre un gouvernement devant un tribunal spécial qui a été affaibli et même aboli dans le nouvel accord parce que le gouvernement Trump en serait venu à le voir moins comme une forme d’appui au développement des grandes entreprises américaines que comme un encouragement à la délocalisation de leur production à l’étranger.

Bonne chance

L’AEUMC marque sans aucun doute une forme de recul par rapport au principe du libre-échange, dit Christian Deblock, professeur et directeur de recherche du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation à l’Université du Québec à Montréal. Qu’on ne s’y trompe pas, poursuit-il, c’est aussi les cas de ses règles plus strictes en matière de conditions de travail qui ne visent pas à s’assurer que les travailleurs mexicains rattrapent graduellement leurs confrères canadiens, mais qui visent plutôt à avoir un prétexte pour dresser des obstacles aux exportations mexicaines ainsi qu’à forcer le rapatriement d’au moins une partie des emplois du Mexique vers les États-Unis et le Canada.

Christian Deblock ne croit toutefois pas à la capacité des États-Unis d’imposer l’AEUMC comme modèle d’entente commerciale à d’autres pays. « Je ne vois pas qui d’autre pourrait accepter un tel genre d’accord. Pas l’Union européenne ni le Japon, en tout cas. Ils ne sont pas aussi dépendants des États-Unis que l’étaient le Canada et le Mexique. »

Le fait d’intégrer dans un accord des dispositions destinées à être réutilisées ailleurs n’a rien d’original, note Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. « Tout le monde le fait. L’AEUMC comporte d’ailleurs plusieurs éléments tirés directement du Partenariat transpacifique. Mais je doute que le gouvernement Trump connaisse beaucoup de succès cette fois-ci. »

L’expert en doute parce que le nouvel accord nord-américain fait le contraire de faciliter les échanges commerciaux et que les autres pays ne ressentiront pas la même urgence que le Canada et le Mexique de signer une entente avec les États-Unis, mais aussi parce ce que Washington n’a pas plus tenu compte des besoins et des intérêts des entreprises américaines et qu’on fera le pari que les choses pourraient changer après le départ de Donald Trump.