Trudeau demande l’indulgence des agriculteurs

Le premier ministre a assuré aux producteurs laitiers qu’ils seraient indemnisés pour la part de marché que son gouvernement a cédée aux Américains en signant l’Accord États-Unis–Mexique–Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre a assuré aux producteurs laitiers qu’ils seraient indemnisés pour la part de marché que son gouvernement a cédée aux Américains en signant l’Accord États-Unis–Mexique–Canada.

À tous les Québécois déçus de l’accord que vient de conclure le Canada avec les États-Unis, Justin Trudeau répond qu’il n’avait d’autre choix que de céder une part du marché des producteurs laitiers. Car c’est la gestion de l’offre au grand complet que voulait abolir Donald Trump.

« On sait très bien que le gouvernement américain visait l’élimination de la gestion de l’offre. Ce qu’on a fait dans cet accord, c’est protéger la gestion de l’offre pour les générations futures parce que c’est un système qui fonctionne », a réitéré le premier ministre Trudeau lundi, en présentant les grandes lignes de l’entente conclue la veille.

Visiblement conscient de l’amère déception des producteurs laitiers, Justin Trudeau leur a assuré qu’ils seraient indemnisés pour les 3,59 % du marché que son gouvernement a cédés aux Américains en signant l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC). Un groupe de travail sera créé pour étudier la somme nécessaire.

Le premier ministre a reconnu qu’il s’agissait du compromis le plus difficile qu’il avait eu à faire, au terme de cette négociation de 13 mois.

« C’est certain que, quand on a dû faire un certain mouvement sur les produits laitiers, ce n’était pas l’idéal. » Le président américain, Donald Trump, venait justement de reconnaître, quelques minutes plus tôt à Washington, que « l’enjeu du secteur laitier était un deal-breaker ».

Pire compromis

Le président américain, lui, estime que son pire compromis dans cette négociation a été d’accepter de conclure une entente.

« Parce que c’est chez nous que les gens se tournent et qu’ils veulent faire du commerce. Je parle ici de tous les pays. Et cela nous donne un énorme avantage pour négocier, qu’aucun gouvernement avant nous n’a utilisé, a-t-il plaidé. On aurait pu [négocier] de façon très différente, mais ça aurait été laid et ça n’aurait pas été gentil. »

Donald Trump et Justin Trudeau ont d’ailleurs tous deux reconnu que leur relation avait été malmenée par les négociations qui se sont conclues dimanche.

« Il n’y a pas de doute que la renégociation de l’ALENA a été difficile », a avoué M. Trudeau. Mais, à l’instar de Donald Trump, le premier ministre a insisté sur le fait que ces défis étaient derrière eux. « Il y a eu beaucoup de tensions, je l’avoue, entre nous deux. Et tout s’est arrangé », a assuré le président.

Les provinces ragent

Justin Trudeau a beau avoir martelé qu’il a été contraint de céder du terrain sur la gestion de l’offre, tour à tour, à Québec, les chefs de partis provinciaux ont vivement dénoncé le nouvel AEUMC.

M. Trudeau a pris leurs remontrances avec circonspection, en les attribuant à la fin de campagne électorale « qui enflamme un peu la rhétorique ».

L’Ontario s’est toutefois elle aussi montrée inquiète de l’ouverture du marché laitier aux Américains. Le premier ministre, Doug Ford, s’est dit « préoccupé » par les compromis d’Ottawa dans ce secteur, de même que par les tarifs qui sont encore imposés aux industries de l’acier et de l’aluminium. Inversement, l’ancien premier ministre Brian Mulroney — qui avait négocié l’ALENA — a estimé qu’à première vue le Canada semblait avoir atteint tous ses objectifs ou presque.

L’opposition à Ottawa

L’entente n’a pas davantage convaincu les partis d’opposition à Ottawa. Le chef conservateur, Andrew Scheer, a accusé Justin Trudeau d’avoir fait trop de compromis — sur la gestion de l’offre, les tarifs qui n’ont pas été levés sur l’aluminium et l’acier, les médicaments, un futur quota d’exportations d’automobiles — pour ne rien obtenir en retour. « Les États-Unis mesurent leur réussite à l’aune de ce qu’ils ont réussi à obtenir. Et le Canada mesure la sienne en regardant ce qu’il n’a pas eu à céder. C’est pas mal évident quel bout du bâton on a. »

Le bloquiste Gabriel Ste-Marie s’est pour sa part demandé « à quoi servent les 40 élus libéraux du Québec, sinon faire la plante verte », puisqu’ils laissent passer les concessions en matière de gestion de l’offre.

Le NPD ne voit aussi dans l’AEUMC que des reculs, à cause de l’augmentation de 8 à 10 ans de la protection des brevets pharmaceutiques et de la concession dans le secteur laitier. Le chef Jagmeet Singh a rappelé que celle-ci s’ajoute aux concessions faites dans les précédents accords de libre-échange avec l’Europe et les pays du Pacifique. « C’est maintenant 10 % de parts de marché qu’on a partagées. Ça aura un énorme impact négatif sur les fermes familiales. »

Le NPD ne l’a pas mentionné dans son point de presse, mais il se réjouit de l’élimination graduelle du chapitre 11, ce mécanisme — historiquement dénoncé par la gauche — permettant à des entreprises d’intenter des poursuites contre les gouvernements si elles s’estiment lésées par une décision étatique. La ministre Chrystia Freeland a soutenu que cela avait coûté au Canada plus de 300 millions de dollars en pénalité et frais de justice.

Ottawa s’est en outre félicité d’avoir maintenu l’exception culturelle et le chapitre 19 prévoyant un panel de règlement des différends composé de membres des deux pays en litige. Un élément salué aussi par le sous-secrétaire au commerce international mexicain, Juan Carlos Baker, qui s’est réjoui que l’accord demeure trilatéral.

Les chefs de parti dénoncent l’accord

Une entente « très mauvaise pour le Québec ». C’est en ces mots que le premier ministre sortant, Philippe Couillard, a réagi lundi après-midi au nouvel accord, en précisant qu’il avait exprimé « sa profonde déception » au premier ministre Justin Trudeau. « Le gouvernement fédéral a ouvert la porte toute grande aux États-Unis en permettant une intrusion sans précédent dans la politique commerciale intérieure de notre pays », a affirmé M. Couillard, en soulignant que le système de gestion de l’offre n’a pas été « préservé » comme le soutient le gouvernement Trudeau, mais plutôt « déstabilisé ». « Aujourd’hui comme hier, je répète que nous allons prendre tous les moyens pour empêcher l’exécution de cette entente néfaste en matière agricole », a-t-il ajouté.

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a promis d’évaluer « toutes les options » pour défendre les producteurs de lait s’il remporte l’élection québécoise lundi soir. « Il y a eu des compromis de faits aux dépens des producteurs agricoles du Québec, c’est décevant. »

Vindicatif, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a dénoncé le nouvel accord qui ouvre une brèche dans la gestion de l’offre, si chère aux producteurs laitiers. « Il n’y a pas de compromis pour le Québec. Le Québec paie, l’Ontario gagne. »

« Je pense que ça dénote que le Québec verra vraiment ses agriculteurs et sa population défendus lorsque le Québec sera indépendant », a fait valoir, quant à elle, la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé.