La Grande Récession vue du Québec

À regarder les statistiques de l’emploi des dix dernières années au Québec, on pourrait presque croire que la Grande Récession est passée au-dessus de la province sans s’y poser.
Photo: Getty Images À regarder les statistiques de l’emploi des dix dernières années au Québec, on pourrait presque croire que la Grande Récession est passée au-dessus de la province sans s’y poser.

La faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, a plongé l’économie mondiale dans sa pire crise financière depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce choc et les effets de la « Grande Récession » qui a suivi, en venant exacerber le creusement des inégalités et alimenter la montée du populisme, restent encore bien ancrés dans notre quotidien économique et social. Huitième d’une série d’articles sur cette crise, dix ans plus tard.

À regarder les statistiques de l’emploi des dix dernières années au Québec, on pourrait presque croire que la Grande Récession est passée au-dessus de la province sans s’y poser.

À 71,4 % le mois avant la faillite fracassante de la banque d’affaires Lehman Brothers en septembre 2008, la proportion de sa population âgée de 15 à 64 ans qui occupait un emploi (taux d’emploi) avait bien reculé à 70 % un an après, mais s’était tout de suite mise à remonter, pointant déjà à 71 % en août 2010. En guise de comparaison, le même taux d’emploi avait dégringolé de 73 % à 70 % durant la première année seulement en Ontario et de presque 74 % à 70 % aux États-Unis, où il est resté à ce niveau au moins jusqu’en 2011.

Dix ans plus tard, l’économie américaine est revenue à un taux d’emploi de 75,3 %, soit presque le même qu’au Québec (75,2 %). Ce dernier ne tire désormais plus de l’arrière et fait même mieux que l’Ontario (72,4 %). La crise économique aura ainsi permis au Québec de gagner à ce chapitre 4,5 points de pourcentage par rapport à sa voisine.

75 %
Dix ans après la faillite de Lehman Brothers, l’économie américaine est revenue à un taux d’emploi de 75,3 %, soit presque le même qu’au Québec (75,2 %).

Des facteurs structuraux

« On entend beaucoup dire que la dernière crise économique a été la pire depuis la Deuxième Guerre mondiale, dit l’économiste Pierre Fortin. Cela a été vrai notamment, aux États-Unis, mais pas au Québec, où elle a été relativement bénigne. Le taux de chômage a augmenté de six points de pourcentage en 1982, de quatre en 1991 et de seulement deux en 2008. »

La bonne tenue du marché de l’emploi ces dix dernières années, dit-il, tient à « des facteurs conjoncturels, mais aussi à des facteurs structuraux qui sont en action depuis bien plus longtemps ».

Du côté conjoncturel, le Québec a d’abord été moins exposé à la crise en raison notamment de la plus grande solidité du système bancaire canadien et de la concentration en Ontario de l’industrie de l’automobile durement secouée.

Il a aussi eu l’incroyable chance que le programme de réinvestissement dans les infrastructures, décidé par le gouvernement de Jean Charest après l’effondrement d’échangeurs routiers, commence au moment même où l’économie avait besoin que l’État prenne la relève du secteur privé en pleine déroute.

Une autre chance a été de pouvoir compter, durant toutes ces années, sur des ministres des Finances qui n’ont pas plombé la reprise en cherchant, comme d’autres, à rétablir trop vite l’équilibre budgétaire, explique l’économiste émérite de l’Université du Québec à Montréal. Du moins, exception faite, de la prétendue « politique de rigueur » du gouvernement Couillard.

La relative bonne tenue de l’économie s’est traduite par une hausse de l’emploi pour le groupe des travailleurs plus jeunes et celui des travailleurs plus âgés, observe l’économiste du Mouvement Desjardins Joëlle Noreau. « La vigueur de l’économie et la rareté grandissante de la main-d’oeuvre amènent de plus en plus d’employeurs à aller jusqu’à engager des travailleurs qui n’ont pas les compétences requises et à les former en entreprise.

Contrairement aux années 90, où le secteur public avait des programmes de départs anticipés à la retraite, on cherche de plus en plus aujourd’hui à convaincre les travailleurs plus âgés de rester sur le marché du travail un peu plus longtemps. »

La hausse de l’emploi des travailleurs jeunes et âgés était toutefois déjà en cours bien avant 2008, observe Joëlle Noreau. De dix points de pourcentage en 2000, le retard du Québec sur l’Ontario en matière de taux d’emploi des 55-60 ans est désormais complètement effacé alors que les six points de retard que les jeunes Québécois de 15 à 24 ans accusaient par rapport à leurs homologues ontariens se sont transformés en avance de 7 points.

La place des femmes

Ces tendances reflètent les facteurs structuraux évoqués par Pierre Fortin. « L’un des plus importants changements économiques survenus au Québec a été sa révolution éducative des années 60 », dit-il. Le degré de scolarisation se révèle en effet  le principal déterminant du taux de participation au marché du travail et du taux d’emploi. Or, longtemps loin derrière celle de l’Ontario, la moyenne d’années d’études chez les 25-44 ans au Québec est aujourd’hui pratiquement la même, à 15,2 années. « C’est un type de changement qui met du temps à donner des résultats parce qu’il faut attendre que les cohortes qui en ont profité remplacent, petit à petit, celles qui les précédaient. Nous en récoltons maintenant les fruits. »

15 ans
Longtemps loin derrière celle de l’Ontario, la moyenne d’années d’études chez les 25-44 ans au Québec est aujourd’hui pratiquement la même, à 15,2 années.

Une autre évolution structurelle fondamentale de l’économie québécoise est la forte augmentation de la participation des femmes au marché du travail. En 1980, moins de la moitié (47,4 %) de celles qui étaient âgées de 15 à 64 ans occupaient un emploi contre presque 59 % des Ontariennes. Aujourd’hui, ce sont presque les trois quarts (73,7 %), comparativement à 69,4 % en Ontario.

« C’est le résultat de nombreuses avancées au fil des ans, dont la plus importante, dernièrement, a été la création du réseau public de garderies qui permet une meilleure conciliation famille-travail et que le monde entier nous envie », se félicite Pierre Fortin.

Une autre crise économique viendra fatalement, rappelle l’économiste. Il se peut que les facteurs conjoncturels nous soient alors moins favorables. « Mais ce qu’il y a de bien, c’est que, quel que soit ce contexte, nos progrès en éducation et du côté des femmes continueront d’être des atouts. »