La privatisation de la SAQ aurait des «impacts négatifs» significatifs

Le document souligne qu’advenant une privatisation partielle, il est «plutôt probable» que les prix des boissons alcoolisées augmentent avec le temps.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le document souligne qu’advenant une privatisation partielle, il est «plutôt probable» que les prix des boissons alcoolisées augmentent avec le temps.

L’ouverture à la concurrence privée du monopole de la Société des alcools du Québec (SAQ), à laquelle songe le gouvernement sortant, apporterait « une proportion significative d’impacts négatifs lorsqu’ils sont comparés au statu quo », conclut une étude commandée par Québec et rendue publique vendredi après-midi.

La firme PricewaterhouseCoopers (PwC), qui a réalisé le rapport intitulé « Évolution du modèle d’affaires de la SAQ » à la commande du gouvernement Couillard, souligne que la « prudence est […] de mise avant de procéder avec des changements importants dans le modèle d’affaires de la SAQ ». Son analyse est fondée sur une quinzaine de critères, dont la pondération exacte devrait être ajustée par le gouvernement avant toute décision, conseille-t-elle.

Ce rapport fait suite à l’appel d’offres, lancé en mai dernier par le gouvernement libéral, pour la production d’un rapport sur les conséquences que pourrait avoir une éventuelle privatisation de la société d’État. Le rapport devait être déposé au plus tard le 27 août, à l’aube de la campagne électorale.

« Cette étude comprend deux volets. Le premier porte sur une analyse de la performance de la SAQ, et le deuxième porte sur différents scénarios d’évolution du modèle d’affaires de la société d’État », peut-on lire dans un communiqué de presse du ministère des Finances.

Étrangement, le communiqué issu du bureau de Carlos Leitão ne fait pas état de la conclusion plutôt négative du rapport à l’égard d’une libéralisation de la vente d’alcool dans la province.

S’ils sont élus, la Coalition avenir Québec et le Parti libéral entendent redéfinir le monopole de la SAQ sur la vente de vins et de spiritueux. La CAQ en avait fait l’annonce en mai dernier, tandis que Philippe Couillard avait détaillé sa position lors du Conseil de la fédération, en juillet. Toutefois, la question n’a été que très peu abordée depuis le début de la campagne électorale.

Des avis divergents

« Ça vient confirmer une impression : quand on regarde en détail, il n’y a pas d’avantages à privatiser la SAQ », commente Philippe Hurteau, chercheur à l’IRIS. « Au Québec, cette question revient souvent dans le débat, mais elle est souvent ramenée par des gens qui ont un fort préjugé contre les monopoles, ou encore qui ont un bénéfice personnel à tirer d’une ouverture du marché. »

Frédéric Laurin, professeur en économie à l’Université du Québec à Trois-Rivières, est quant à lui très déçu que PwC ne fasse pas une analyse plus approfondie d’un modèle mixte qui permettrait à de petits cavistes de cohabiter avec la SAQ. Pour lui, le rapport de la firme ne prouve pas qu’une ouverture à la concurrence est nécessairement néfaste pour les consommateurs. Il considère que l’analyse est essentiellement comptable et qu’elle ne prend pas en compte des spécificités du marché québécois, très friand de vin.

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Le rapport se penche d’abord sur l’encadrement de la vente d’alcool en Europe et dans le reste de l’Amérique du Nord. Dans leur analyse, les auteurs notent une tendance à l’assouplissement du contrôle de la vente d’alcool et à un virage vers la privatisation dans les marchés auparavant exclusifs à l’État.

Au sein de la Confédération canadienne, c’est au Québec qu’un panier de boissons alcoolisées rapporte le moins de recettes au gouvernement, lit-on dans le document. En additionnant les taxes et les redevances, le Québec retire 37 % des recettes de l’ensemble de l’alcool vendu dans la province, alors que la Colombie-Britannique et l’Ontario en perçoivent respectivement 45 % et 44 %.

Les auteurs mettent en parallèle la SAQ et dix autres organisations nord-américaines spécialisées dans la vente d’alcool et remarquent que la société d’État québécoise se compare avantageusement au chapitre de sa performance financière globale.

Pour évaluer les impacts d’une libéralisation du modèle d’affaires, PwC retient une quinzaine de critères, comme le prix des produits, l’accès au réseau, la diversité des produits, les revenus gouvernementaux, les risques d’évasion fiscale, la stimulation de l’emploi, les conditions de travail des employés, l’impact économique régional et le respect des acres de commerce.

Trois scénarios ont été considérés : la privatisation partielle, où la SAQ se départ de ses activités de vente au détail et de son réseau de distribution, mais continue de s’occuper de l’importation et du contrôle de qualité ; la vente d’une partie des succursales à des joueurs privés ; et l’ouverture de certaines gammes de produits actuellement exclusifs à la SAQ, aux épiceries et aux dépanneurs.

Pour les deux premiers scénarios, les auteurs avertissent que les « bénéfices découlant de la prise en charge par le privé […] ne garantiront pas une diminution de prix sur les produits pour les consommateurs, alors qu’il est quasi certain que des impacts économiques négatifs se réaliseront, comme les pertes d’emplois, la dégradation des conditions de travail ainsi qu’un impact encore plus négatif pour les consommateurs en région ». Le troisième scénario comporte également son lot d’impacts négatifs « majeurs », bien que les consommateurs puissent y bénéficier d’un accès facilité au produit, peut-on lire dans le rapport.

Le document souligne qu’advenant une privatisation partielle, il est « plutôt probable » que les prix des boissons alcoolisées augmentent avec le temps. Les auteurs prennent l’exemple de l’Alberta et de l’État de Washington, qui ont mis fin au monopole de l’État dans le marché de l’alcool respectivement en 1993 et en 2012.

En cause de la probable hausse des prix : « Il est probable que le privé engrange tous les gains de productivité et tente même d’augmenter les prix pour améliorer le rendement sur ses actifs acquis », évaluent les auteurs.