Une crise financière pour rien?

Selon les experts, les actions qui ont permis d’éviter une catastrophe économique bien plus grande que celle qu’on a finalement connue étaient souvent inédites et audacieuses. 
Photo: M. Spencer Green Associated Press Selon les experts, les actions qui ont permis d’éviter une catastrophe économique bien plus grande que celle qu’on a finalement connue étaient souvent inédites et audacieuses. 

La faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, a plongé l’économie mondiale dans sa pire crise financière depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce choc et les effets de la « Grande Récession » qui a suivi, en venant exacerber le creusement des inégalités et alimenter la montée du populisme, restent encore bien ancrés dans notre quotidien économique et social. Cinquième d’une série d’articles sur cette crise, dix ans plus tard.

On ne dira jamais assez comment le monde a évité le pire après la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers, rapportent ceux qui ont été les plus proches témoins de la crise. Pour le président de la Réserve fédérale américaine à l’époque et renommé expert de la Grande Dépression, Ben Bernanke, l’événement n’a été rien de moins que la pire crise financière mondiale de l’histoire. « Nous faisions vraiment face à l’abîme », a affirmé la semaine dernière la ministre française de l’Économie de l’époque, et aujourd’hui directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde. Mais en a-t-on tiré des leçons ?

Les actions qui ont permis d’éviter une catastrophe économique bien plus grande que celle qu’on a finalement connue étaient souvent inédites et audacieuses, malgré le fait qu’elles ont été décidées dans l’urgence et l’incertitude, ont rappelé cette semaine les nombreux commentateurs et experts qui ont fait le point sur les dix ans de la crise. Les banques centrales ont été les grandes vedettes de l’opération de sauvetage de l’économie, démontrant une impressionnante capacité de réaction, d’innovation et de coopération entre elles. Les gouvernements ont aussi fourni leur part en volant notamment au secours de leurs secteurs bancaire ou automobile en difficulté, en adoptant des plans de relance économique et en coordonnant leur action au sein du G20, bien que plusieurs aient ensuite compliqué les choses en essayant de retourner trop rapidement à l’équilibre budgétaire. Certains — comme le gouvernement canadien de Stephen Harper — ont quand même mis du temps à se laisser convaincre d’agir, alors que d’autres — notamment en Europe en ce qui concerne l’aide à apporter à la Grèce — ont semblé s’ingénier à aggraver les choses.

Leçons ? Quelles leçons ?

Étonnamment, ces héros souvent obscurs de la crise ont reçu plus de critiques que d’appuis non seulement lorsque se jouait le drame, mais même aujourd’hui, observait cette semaine Neil Irwin dans le New York Times. Ce phénomène est particulièrement frappant aux États-Unis, où, après avoir tout fait pour bloquer les plans de relance du gouvernement Obama au nom de l’équilibre budgétaire, la majorité républicaine au Congrès fait exploser le déficit en baisses d’impôt et défait le resserrement des règles financières adopté pour éviter une répétition de la crise.

« Le paradoxe de n’importe quelle crise financière est que les mesures nécessaires pour l’arrêter se révèlent toujours politiquement impopulaires », avaient écrit la semaine dernière dans une lettre ouverte trois d’entre eux : Ben Bernanke et les deux anciens secrétaires américains au Trésor, Timothy Geithner et Henry Paulson. Neil Irwin a une façon plus brutale de résumer la chose. « Quand on vous voit balancer des centaines de milliards pour secourir un système que la plupart des gens n’aimaient pas beaucoup, vous n’obtenez pas un sentiment de soulagement, mais de la colère. »

Si la période de croissance boursière et économique depuis la crise financière est aussi longue, mais aussi modérée, c’est que les individus, comme les entreprises, sont encore marqués par le choc de la Grande Récession, observait samedi l’analyste du Wall Street Journal Greg Ip. La même chose s’était produite après la Grande Dépression de 1929. Mais cette plus grande peur face au risque s’atténuera avec le temps.

Le plus fou est que ceux qui ont permis de sauver la mise il y a dix ans nous préviennent aujourd’hui qu’ils ne pourront peut-être pas faire aussi bien la prochaine fois. On pense évidemment aux banques centrales, dont les taux d’intérêt très bas et les portefeuilles d’actifs très lourds les forceront rapidement à inventer de nouveaux moyens de stimuler la croissance. On pense aussi à l’endettement public, qui limitera la capacité de relance économique de plusieurs gouvernements.

Dans leur lettre ouverte, Bernanke, Geithner et Paulson rapportaient aussi que certains outils d’action qui avaient été au coeur de leur opération de sauvetage de l’économie américaine durant la dernière crise ont été, depuis, votés hors jeu par Donald Trump et le Congrès républicain.

Le climat de défiance et d’affrontement que nourrit activement le président américain sur la scène internationale ne va pas aider non plus la coopération entre les pays, déplorait Christine Lagarde la semaine dernière. « Ironiquement, le type même de coopération qui a empêché la [dernière crise financière] de provoquer une deuxième Grande Dépression ».

Les prochains économistes

Après le désastre de la Grande Dépression et de la Deuxième Guerre mondiale, il était évident pour tout le monde qu’on ne pouvait plus conduire la finance et l’économie de la même façon, écrivait au début du mois l’analyste du Financial Times Martin Wolf. Cela avait notamment donné lieu à l’adoption d’un nouveau modèle de développement basé sur une présence plus active de l’État. Lorsque ce modèle a donné des signes d’essoufflement à la fin des années 1970, plusieurs pays l’ont remplacé à son tour par le néolibéralisme. Maintenant que la crise nous a montré les conséquences d’un trop grand laisser-faire des marchés, de l’explosion des inégalités, de la stagnation des revenus des ménages et de l’augmentation de l’endettement, on aurait cru que le temps était venu pour un nouveau changement de paradigme. Or, ça ne semble pas le cas, déplore l’économiste. Certaines tendances nocives, comme les inégalités de richesse, se sont même aggravées.

Mais tout espoir de renouveau n’est pas perdu. De meilleurs modèles de développement sont peut-être en gestation dans les départements de sciences économiques, observait le printemps dernier dans Le Devoir l’économiste de l’Université de Colombie-Britannique Paul Beaudry. « Chaque génération d’économistes reste marquée par les événements importants survenus durant sa formation », expliquait le professeur. Les causes de la dernière crise, l’évolution de la réalité économique, le rôle des pouvoirs publics… « toutes ces questions sont aujourd’hui au coeur de leur recherche ».