La banque centrale de la Turquie défie Erdogan

L’économie turque a été secouée ces derniers mois par l’effondrement de la monnaie nationale. Un commerçant attendait des clients, dans un marché à Istanbul, jeudi.
Photo: Lefteris Pitarakis Associated Press L’économie turque a été secouée ces derniers mois par l’effondrement de la monnaie nationale. Un commerçant attendait des clients, dans un marché à Istanbul, jeudi.

La banque centrale de Turquie a fortement relevé jeudi son principal taux d’intérêt pour endiguer la hausse rapide de l’inflation et stopper la chute de la livre turque, en dépit de l’opposition affichée du président Recep Tayyip Erdogan.

La banque centrale a annoncé dans un communiqué qu’elle relevait son principal taux directeur de 625 points de base, le portant à 24 %.

Cette mesure a été accueillie positivement par les marchés : la livre turque a ainsi bondi jusqu’à 5 % face au dollar. À 10 h 30 (heure de Montréal), elle s’échangeait à environ 6,17 contre un billet vert.

L’économie turque a été secouée ces derniers mois par l’effondrement de la monnaie nationale, sur fond de défiance des marchés à l’égard des politiques économiques d’Ankara et de tensions diplomatiques avec Washington.

La livre turque a perdu près de 40 % de sa valeur face au dollar depuis le début de l’année, l’inflation en rythme annuel frôlait en août les 18 % et certains experts mettent d’ores et déjà en garde contre un risque de récession.

Afin de remédier à la situation, de nombreux économistes appelaient depuis des mois à une hausse importante des taux d’intérêt de la banque centrale.

Mais celle-ci est sous forte pression du président Erdogan, qui prône le maintien de taux d’intérêt bas pour soutenir la croissance à tout prix.

« Mes réserves au sujet des taux d’intérêt demeurent, elles n’ont pas changé. [Mais] la banque centrale est indépendante et prend ses propres décisions », a-t-il encore déclaré jeudi matin à quelques heures de l’annonce.

Mettre de la distance

Pour Anthony Skinner, du cabinet de consultants en risques Verisk Maplecroft, la décision sur les taux d’intérêt avait déjà été prise lorsque le chef de l’État a fait ces déclarations : « le discours de M. Erdogan ce matin visait à mettre de la distance » entre lui et la décision de la banque centrale.

Face à la chute de la monnaie turque et dans un contexte de campagne électorale pour la réélection de M. Erdogan, elle avait décidé des hausses de ses taux en mai et juin, mais à des niveaux jugés insuffisants par les marchés.

Son refus de réitérer cette mesure lors de la réunion de son comité de politique monétaire en juillet avait été très mal perçu et renforcé les inquiétudes quant à son indépendance.

Avec sa décision jeudi, « la banque centrale vise à envoyer un signal clair d’indépendance et de crédibilité aux marchés financiers internationaux », affirme Agathe Demarais, de l’Economist Intelligence Unit, une entreprise d’analyse.

Cela indique, selon elle, que « la normalisation des conditions de la politique monétaire » prévaut sur les mesures visant à redresser la croissance économique, qui a déjà ralenti en début d’année, tout en se maintenant à 5,2 % au deuxième trimestre.

Pour Gökçe Celik, économiste à la QNB Finansbank, cette décision « indique que la banque centrale a été très inquiétée par l’impact inflationniste de la forte dépréciation de la livre turque ».

La hausse de 625 points de base suffira-t-elle toutefois à rassurer les marchés ? Pas entièrement, estime Lukman Otunuga, analyste chez FXTM interrogé par l’AFP. « Les investisseurs ont besoin de voir d’autres signes de l’indépendance de la banque centrale » avec le temps, dit-il.

Pour « renverser la spirale négative dans laquelle se trouve l’économie », la Turquie a besoin de « réformes structurelles », explique à l’AFP Nora Neuteboom, d’ABN Amro.

« Cela ne se fait pas avec une hausse ponctuelle des taux d’intérêt, mais avec une politique économique prudente », poursuit-elle.

Pour M. Skinner, cette décision n’empêchera pas « la crise économique qui a déjà commencé ». « Mais les autorités turques peuvent atténuer la sévérité de la crise », explique-t-il à l’AFP, notamment en autorisant la banque à relever les taux lorsque cela est nécessaire et en réduisant les tensions avec Washington.

« Pour le moment, les marchés ont repris un peu confiance, ajoute M. Skinner. Mais nous ne sommes pas encore sortis du bois. »