Il fallait laisser tomber Lehman Brothers

Le 15 septembre 2008, cet employé de Lehman Brothers, qui vient tout juste de déclarer faillite, quitte le siège social de l’entreprise, à New York, avec une boîte contenant ses effets personnels.
Photo: Mary Altaffer Associated Press Le 15 septembre 2008, cet employé de Lehman Brothers, qui vient tout juste de déclarer faillite, quitte le siège social de l’entreprise, à New York, avec une boîte contenant ses effets personnels.

La faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, a plongé l’économie mondiale dans sa pire crise financière depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce choc et les effets de la « Grande Récession » qui a suivi, en venant exacerber le creusement des inégalités et alimenter la montée du populisme, restent encore bien ancrés dans notre quotidien économique et social. Premier d’une série d’articles sur cette crise, dix ans plus tard.

Fallait-il laisser tomber Lehman Brothers ? « C’était la chose à faire », répond d’entrée de jeu Jean Boivin.

Aujourd’hui chef de la recherche globale chez BlackRock, une multinationale de gestion d’actif, M. Boivin a été conseiller spécial du gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney en 2009-2010, pour devenir sous-gouverneur de l’institution en 2010. Dix ans après la faillite de la banque d’affaires américaine campant l’origine de la pire crise financière depuis la Deuxième Guerre mondiale, il explique que « la décision a été difficile à prendre, mais [qu’]il fallait gérer le problème sans créer ce qu’on a qualifié “d’aléa moral” ». Lehman Brothers subissait les conséquences de son recours à outrance au levier. Le gouvernement américain ne pouvait accepter que la facture de ces mauvais choix d’affaires soit refilée aux contribuables.

Or un effet domino a suivi, faisant vaciller d’autres géants de la finance et provoquant un choc des liquidités paralysant tout le système financier. « Nous étions dans un contexte de “too big to fail”, rappelle Jean Boivin. À la suite de cette décision, nous avons beaucoup appris sur les implications systémiques et sur l’étendue des ramifications dans le système financier. » Autrement dit, un risque de liquidité pouvait devenir un problème de solvabilité, ce qu’il fallait éviter.

Les leçons tirées de l’expérience ? Il faut mettre fin à la logique du « trop gros pour faire faillite » et imposer de nouvelles normes de capitalisation aux institutions à risque systémique, les contribuables n’ayant pas à payer pour les déconvenues des grands de la finance. Pour leur part, les banques centrales, en constatant que la stabilité des prix n’était pas synonyme de stabilité financière, ont étendu leur vigie. « Il fallait clarifier les lignes de défense, la politique monétaire n’en étant qu’une parmi les autres impliquant une régulation microprudentielle et une vision de la stabilité du système dans son ensemble. » L’ex-gouverneur ajoute qu’avant le choc de 2007-2008, le consensus était que les banques centrales ne pouvaient éviter les crises, qu’elles étaient condamnées à nettoyer les dégâts. Depuis, une fonction préventive a été ajoutée à leur rôle, ne serait-ce que sous la forme d’une hausse a priori des taux d’intérêt directeurs visant à constituer une marge de manoeuvre.

 

 

S’ajoute le creusement des inégalités mis à nu par la crise. La perception que la gestion du cycle de la politique monétaire a une influence directe sur la distribution de la richesse a rencontré ses limites. « Sans l’intervention des banques centrales, les inégalités auraient été plus grandes. » Jean Boivin soutient que la réponse à la crise a trop fortement reposé sur leurs épaules. « Les gouvernements ont également un rôle à jouer. On a trop misé sur la politique monétaire, sans appui venant de politiques budgétaires. »

Remèdes exceptionnels

Cette crise sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale a nécessité l’application de remèdes exceptionnels. On pense au recours à l’assouplissement monétaire quantitatif et à la tombée des taux d’intérêt directeurs en territoire négatif. « La réponse des banques centrales durant la Grande Dépression avait été trop timide. Une politique monétaire maintenue trop serrée a provoqué un effet domino sur le système bancaire qui est venu amplifier la dépression. » C’était le constat de départ. Le président de la Réserve fédérale américaine Ben Bernanke, spécialiste de la Grande Dépression, n’a pas hésité à recourir à des mesures non conventionnelles. « Les craintes d’analystes ne se sont pas matérialisées. Il n’y a pas eu d’hyperinflation. La reprise économique qui a suivi est venue démontrer l’efficacité de ces mesures. »

« Posons-nous cette question : pourquoi cela a-t-il fonctionné ? » Jean Boivin parle d’un effet psychologique. « La réponse a été “agressive” et crédible. » La communication s’est faite aussi plus transparente, le mantra évoquant des taux d’intérêt maintenus bas sur le long terme ayant fait son oeuvre. « L’effet du signal a été plus important que l’expansion des bilans » des banques centrales, résume-t-il.

Prise de risque accrue

Mais une fois les tensions apaisées, cette injection massive de liquidités des banques centrales et le maintien des taux directeurs à des bas historiques n’ont-ils pas induit une prise de risque accrue ayant alimenté la flambée du prix des éléments d’actif ? « Si c’est ça l’histoire, c’est faux, c’est trop simpliste. La crise a provoqué une hausse de la demande pour des actifs perçus comme étant sécuritaires. On a observé une demande accrue pour les obligations gouvernementales dont l’effet a été d’abaisser les taux d’intérêt de long terme. » Et combinée à l’augmentation de l’épargne mondiale, cette pression à la baisse sur le loyer de l’argent a encouragé une prise de risque, insiste-t-il. « La crise est encore fraîche dans la mémoire des investisseurs. Malgré l’actuelle phase haussière présumément la plus longue de l’histoire boursière américaine, le moindre bruit, la moindre hésitation provoque un repli des investisseurs. La demande pour des actifs sécuritaires reste élevée. »

La crise est encore fraîche dans la mémoire des investis­seurs. [...] Le moindre bruit, la moindre hésitation provoque [leur] repli.

Les banques centrales sont donc prêtes pour la prochaine crise ? « Le système bancaire est en meilleure position qu’en 2007, mais les actions posées avaient pour origine la crise précédente, celle de l’ébullition de l’immobilier en 2005-2006 connecté à une ingénierie financière plutôt opaque. La prochaine aura une autre origine », répond Jean Boivin.