Les économies émergentes touchées par la crise monétaire

L’Argentine est plongée dans une grave crise monétaire à laquelle le gouvernement répond par des mesures d’austérité. Un argentin manifeste, en mai, pour signifier son opposition aux négocations entre Buenos Aires et le FMI.
Photo: Eitan Abramovich Agence France-Presse L’Argentine est plongée dans une grave crise monétaire à laquelle le gouvernement répond par des mesures d’austérité. Un argentin manifeste, en mai, pour signifier son opposition aux négocations entre Buenos Aires et le FMI.

D’abord confinée à la Turquie ou à l’Argentine pendant l’été, la débâcle des devises émergentes fait tache d’huile en s’élargissant désormais à l’Afrique du Sud et à l’Indonésie, mais épargnant pour le moment les économies développées.

De nombreuses monnaies émergentes ont souffert depuis le début de la semaine : la roupie indonésienne navigue à un niveau proche de celui de la crise des devises asiatiques de la fin des années 1990, le rand sud-africain et le rouble russe sont au plus bas depuis deux ans tandis que la livre turque et le peso argentin, particulièrement touchés en août, n’ont pas vraiment repris du poil de la bête. Illustration de ce début d’effet domino, l’indice MSCI qui regroupe un panier d’une vingtaine de monnaies émergentes est à son plus bas depuis le printemps 2017.

« Les pays émergents pourraient tous être affectés par la hausse des taux d’intérêts américains ou par un retrait de capitaux, mais ils ont différentes capacités pour absorber cet impact », estime Joydeep Mukherji, analyste pour Standard Poor’s, interrogé par l’AFP. Avec des indicateurs américains qui restent au beau fixe, la Réserve fédérale américaine devrait en effet poursuivre sa hausse des taux d’intérêt qui renforce le dollar.

Risque de contagion

« Les politiques monétaires extrêmement accommodantes du monde développé […] ont plutôt alimenté des bulles financières, immobilières ou autres, sans renforcer les structures économiques des pays émergents jusqu’au jour où le contexte des taux d’intérêt font que ces pays sont de moins en moins attrayants », explique à l’AFP l’économiste Véronique Riche-Florès. « L’abcès se perce. Il se manifeste de manières différentes selon les pays, mais en réalité c’est la même crise », poursuit-elle.

Dans ce contexte, les devises locales s’affaiblissent, le coût des importations des pays émergents augmente mécaniquement et avec lui l’inflation, ce qui conforte les investisseurs étrangers dans l’idée de reprendre leur mise, un cercle vicieux difficile à enrayer.

« Les choses pourraient empirer, quelques notations pourraient être abaissées, mais nous ne prévoyons pas de scénarios de défaut de paiement dans ces pays, car nous pensons qu’ils ont assez de flexibilité » pour surmonter la crise, rassure Joydeep Mukherji. « Les économies qui ont des régimes de change plus souples, des politiques monétaires et fiscales disciplinées et des réserves de changes adéquates devraient encore une fois être les plus résistantes à la tempête », notent les analystes de JP Morgan.

Si l’épouvantail du défaut de paiement n’est pas encore agité, ces remous dans les économies émergentes doivent-ils malgré tout inquiéter les pays les plus développés ? « Il y a un risque de contagion à certaines économies développées, qui lui-même peut se diffuser au reste de l’économie. [On pensera] typiquement [à] l’Allemagne ou [au] Japon, deux économies industrialisées qui aujourd’hui sont confrontées à la raréfaction de la demande internationale », craint Véronique Riche-Florès.

« La tempête sur les marchés émergents se renforce, mais pour le moment les économies développées résistent plutôt bien », note la banque allemande LBBW dans une analyse, rappelant les excellentes performances des indicateurs américains.

Pour stopper la descente aux enfers de leurs devises, les pays émergents ont pour l’heure adopté des mesures différentes, aux effets encore limités. L’Argentine a appelé le FMI à la rescousse, l’Indonésie a remonté ses taux d’intérêt en août et la Turquie a, entre autres mesures, augmenté les prélèvements sur les comptes à terme en devises étrangères.

Guerre commerciale

S’ajoutent les effets des tensions commerciales. « Les économies émergentes, très dépendantes du commerce international, ont été affectées sérieusement au deuxième trimestre. Les volumes des exportations ont diminué au rythme annualisé de 2 %. Résultat : les révisions des bénéfices (des entreprises) sont devenues négatives pour la première fois depuis 2016 », ont noté les analystes de la Banque Nationale.

Pour couronner le tout, le Wall Street Journal rapportait récemment que le gouvernement Trump réexamine les exemptions de tarifs douaniers qui avaient été accordées à des pays plus pauvres pour promouvoir leur développement économique. L’Inde, la Thaïlande et le Brésil sont les plus exposés à ce programme. « Nous espérons que la Maison-Blanche est consciente que les économies émergentes comptent pour près de 60 % du PIB mondial (en hausse depuis l’époque de la crise asiatique où elles ne représentaient que 42 %) et que l’appréciation du dollar américain due à la réaction d’aversion pour le risque compromettra à la fois la croissance mondiale et les perspectives de bénéfice des entreprises américaines », ont mis en exergue les analystes de la Nationale.