Legault a la SQ, le SPVM et l’UPAC dans sa mire

Le candidat caquiste Ian Lafrenière et le chef, François Legault, par un temps pluvieux, samedi
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le candidat caquiste Ian Lafrenière et le chef, François Legault, par un temps pluvieux, samedi

S’il est élu, François Legault révisera le travail des patrons de la Sûreté du Québec (SQ), de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) afin de voir qui mérite de rester en poste.

Robert Lafrenière, grand patron de l’UPAC depuis ses débuts, « n’a pas été nommé par un vote aux deux tiers de l’Assemblée nationale », a rappelé M. Legault en point de presse dimanche. C’est là une allusion à une demande de longue date de la Coalition avenir Québec (CAQ) et du Parti québécois (PQ) concernant le processus de nomination de ce commissaire — Québec solidaire va dans le même sens.

« Ça ne veut pas dire que ça le disqualifie, mais ça veut dire qu’il va falloir revoir les façons de faire, s’assurer qu’il y a une indépendance, a dit M. Legault. Son poste sera réévalué comme les autres — les directeurs de la SQ et du SPVM. »

Le gouvernement Couillard a modifié en février par le projet de loi 107 le processus de nomination du commissaire de l’UPAC, suivant ainsi les recommandations de la commission Charbonneau.

C’est le gouvernement qui nomme le commissaire pour un mandat non-renouvable de sept ans, à partir d’une liste de noms fournie par un comité de sélection composée de deux sous-ministres, un avocat désigné par le bâtonnier du Québec, un directeur de police et une personne issue du monde municipal.

Philippe Couillard a réitéré dimanche avoir suivi « rigoureusement » les recommandations de la Commission Charbonneau concernant la désignation du commissaire à la lutte contre la corruption.

Mais ce n’est pas assez aux yeux de François Legault, qui se demande « pourquoi les libéraux veulent choisir le patron de l’UPAC seuls ? ».

Déstabilisation ?

Philippe Couillard a dénoncé cette « proposition de mettre en ballottage les chefs de police du Québec ». « Les commentaires sur les chefs de police faits aujourd’hui sont un des cas les plus graves d’ingérence politique dans le travail policier qu’on ait vu au Québec depuis longtemps », a-t-il déclaré, après avoir baissé les yeux sur des notes posées sur son lutrin. « Imaginez, si on faisait ça ailleurs dans un autre pays démocratique, il y aurait déjà des tollés partout », a-t-il poursuivi.

Le chef péquiste Jean-François Lisée estime que l’approche caquiste serait une « déstabilisation de l’ensemble des corps policiers du Québec ». « Lorsqu’ils vont être au pouvoir — si par malheur ils l’étaient —, dans les premiers mois, il n’y a personne qui va savoir qui va diriger la police, parce qu’ils vont tout revoir ça. C’est une très, très mauvaise idée », a-t-il déclaré.

Le PQ ne s’empêcherait pas de revoir les processus de nomination des chefs de police pour autant. Tant le chef de la Sûreté du Québec que celui du SPVM et de l’UPAC serait nommé après un vote aux deux tiers de l’Assemblée nationale sous un gouvernement péquiste, a confirmé le chef Lisée (ce qui rejoint la proposition caquiste).

Le grand patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, serait limogé dès l’arrivée au pouvoir du PQ, a-t-il statué, en reprenant une prise de position qu’il avait déjà énoncée en février.

Quant au processus de nomination du DPCP (identique à celui de l’UPAC), « notre discussion n’est pas terminée », a dit le leader péquiste. « Il y a cette idée que plusieurs des procureurs vedette deviennent juges, et c’est le gouvernement qui nomme les juges, donc il y a peut-être une influence indirecte là-dedans. C’est là, d’après nous, qu’il faut assurer l’indépendance de la désignation », a-t-il affirmé.

François Legault a pour sa part dit que le DPCP (directeur des poursuites criminelles et pénales) doit être nommé comme le commissaire de l’UPAC : là aussi, donc, un vote aux deux tiers des membres de l’Assemblée nationale.

Ingérence

Par ailleurs, un des candidats-vedette de la CAQ — l’ex-porte parole du SPVM, Ian Lafrenière — a dû expliquer dimanche ce qu’il a voulu dire la veille dans une entrevue où il a confié avoir détesté « l’ingérence politique » dans son travail de policier.

En fait, il semble que M. Lafrenière ne faisait référence à rien d’autre que les événements entourant la commission Chamberland sur la protection des sources journalistiques. Celle-ci a été mise sur pied en novembre 2016 après que plusieurs journalistes eurent été espionnés par des corps policiers.

« Je faisais référence de façon très claire à Chamberland, a soutenu — sous une pluie torrentielle à Chambly — le candidat caquiste dans Vachon. Je l’ai vécu de très proche, j’ai trouvé très triste de voir qu’on s’en était pris à des journalistes pour voir à qui ils parlaient. Alors pour moi c’est un exemple d’ingérence. »

« On se rappellera que des coups de fil ont été passés, soit par le maire qui était en poste, et même par un ministre qui était en poste aussi », a dit M. Lafrenière. Et plus loin : « Ça a commencé par des appels. Encore là on parle pas de crimes, on parle de petits gestes qui sont insidieux mais qui sont importants. Des gens élus qui appellent pour demander qui parlent aux médias, quelles sont les sources, ça a mené à une grosse enquête. C’est ce que j’ai dit hier, c’est ce que je n’aimais pas. »

Le rapport de la commission Chamberland disait qu’il « n’y a pas de preuve concluante ici permettant de dire qu’un élu est intervenu pour demander d’instituer, de suspendre ou d’abandonner une enquête criminelle, ou pour donner quelque directive que ce soit relativement à une telle enquête. »

Mais il ajoutait aussi que « l’appel d’un maire ou d’un ministre responsable des affaires policières à un directeur de police fait nécessairement l’objet d’une attention particulière. Et les souhaits qu’ils expriment ou les questions qu’ils posent peuvent rapidement être perçus comme des ordres. »

Rien d’autre ?

Ian Lafrenière a répondu « absolument pas » lorsqu’interrogé à savoir s’il avait été témoin d’autres cas d’ingérence.

M. Lafrenière a également indiqué qu’il a témoigné (en huis clos) à la commission. « J’ai dit ce que j’avais à dire et j’ai fait mon devoir de policier ». Il a autrement laissé entendre avoir été tassé du service des communications (en juin 2016) parce qu’il aurait résisté à certaines pressions.

« J’ai beaucoup de respect pour le travail des journalistes, j’y crois profondément, a-t-il soutenu. Et si ça a fait en sorte que j’ai perdu mon travail, bien j’étais prêt à le faire parce que pour moi c’était important, j’ai des convictions. »

Le premier ministre Couillard a pour sa part soutenu qu’il « n’y a pas d’ingérence politique dans les enquêtes policières au Québec. Il n’y en a pas. »

Avec Marie-Michèle Sioui et Marco Bélair-Cirino

Couillard se porte à la défense de Catherine Maurice

Philippe Couillard prend la défense de la directrice des communications de la campagne électorale du PLQ, Catherine Maurice. Il a appuyé la décision qu’elle a prise en 2015 — lorsqu’elle était attachée de presse du maire de Montréal Denis Coderre — de refiler au SPVM le numéro de téléphone du chroniqueur à La Presse, Patrick Lagacé, à la demande expresse de l’enquêteur Normand Borduas. Numéro de téléphone en main, celui-ci obtiendra par la suite le registre des appels entrants et sortants du téléphone cellulaire du journaliste ainsi que des données de localisation provenant des tours cellulaires. « Comme n’importe quel citoyen ou citoyenne, [Madame Maurice] a répondu aux questions d’une enquête policière. Ça s’arrête là. Tous les citoyens auraient fait pareil », a affirmé Philippe Couillard, en marge d’une annonce à Saguenay, dimanche après-midi. Aurait-elle dû attendre que l’enquêteur lui soumette un mandat pour obtenir l’information ? « Je ne connais pas un citoyen qui n’aurait pas répondu aux questions de la police », a répondu le chef libéral. Pourtant, l’enquêteur Normand Borduas avait lui-même reconnu devant la Commission Chamberland qu’un mandat aurait dû normalement être lancé pour recueillir une telle information.

Marco Bélair-Cirino