La pression s’intensifie sur la gestion de l’offre au Canada

L’industrie laitière est un dossier politiquement chargé qui, selon de nombreux analystes, figurera parmi les derniers points en litige dans la renégociation de l’ALENA.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne L’industrie laitière est un dossier politiquement chargé qui, selon de nombreux analystes, figurera parmi les derniers points en litige dans la renégociation de l’ALENA.

Alors que le Canada a réintégré la table de négociation pour un renouvellement de l’ALENA, deux des principaux lieutenants de Donald Trump font pression sur le gouvernement Trudeau afin qu’il ouvre son industrie laitière, protégée par un système de gestion de l’offre.

Ces pressions sont exercées au lendemain de l’annonce d’une entente commerciale à deux, entre les États-Unis et le Mexique, qui pourrait, selon le président Trump, remplacer l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Le président des États-Unis a d’ailleurs réitéré lundi ses attaques contre l’industrie laitière canadienne. Il a aussi exigé que le Canada s’entende d’ici vendredi, date à laquelle la Maison-Blanche prévoit donner au Congrès son préavis obligatoire de 90 jours pour tout nouvel accord commercial international.

L’industrie laitière est un dossier politiquement chargé qui, selon de nombreux analystes, figurera parmi les derniers points en litige dans la renégociation de l’ALENA. Au Canada, il s’agit d’une industrie de près de 20 milliards $ qui emploie plus de 220 000 personnes. La gestion de l’offre est considérée comme sacrée au Québec et en Ontario, les deux provinces les plus peuplées du Canada, qui font et défont les gouvernements à Ottawa.

Le gouvernement de Justin Trudeau s’était formellement engagé à maintenir ce mécanisme, mais le Canada a déjà démontré par le passé un peu de flexibilité pour accorder à ses partenaires commerciaux un accès limité au marché laitier — notamment lors des négociations pour un accord de libre-échange avec l’Union européenne.

Le premier ministre Trudeau a soigneusement évité, mardi à Longueuil, de préciser si son gouvernement accorderait aux producteurs américains un plus large accès au marché canadien. Il s’est contenté de répéter : « Ma position sur la protection de la gestion de l’offre n’a pas changé » et « nous défendrons la gestion de l’offre ».

Veut-on abolir ce système ?

Il n’est toutefois pas certain que la Maison-Blanche souhaitera réellement l’abolition de la gestion de l’offre. En fait, les producteurs américains sont surtout irrités par la décision du Canada d’introduire une nouvelle classification pour les produits laitiers.

En 2016, le Canada a créé une « classe 7 », qui restreint essentiellement les importations américaines de lait ultrafiltré, considéré comme « protéine » et échappant aux dispositions de l’ALENA version 1994. Le lait ultrafiltré est utilisé pour fabriquer des produits lactés, notamment les fromages.

Cette nouvelle disposition permet aux transformateurs laitiers canadiens d’acheter le lait canadien à des prix moins élevés sur le marché mondial que les prix prévus par la gestion de l’offre. Les agriculteurs américains soutiennent que cette mesure constitue une violation des engagements commerciaux du Canada.

Le dirigeant de Saputo, le plus important transformateur laitier du Canada, déclarait à La Presse canadienne en juin dernier que l’impasse sur les produits laitiers dans le cadre des négociations sur l’ALENA pourrait être résolue si le Canada abolissait simplement cette fameuse « classe 7 ».

Mais les Producteurs laitiers du Canada clament qu’il serait hors de question d’abolir la « classe 7 ». Mardi, l’organisation a publié un communiqué réaffirmant la nécessité pour Ottawa de protéger la gestion de l’offre — sans mentionner toutefois la « classe 7 ». Les responsables du lobby des produits laitiers n’étaient pas disponibles pour des entrevues, mardi.

« Les Canadiens ont été durs »

Juste avant le retour à Washington des négociateurs canadiens, mardi, Larry Kudlow, directeur du Conseil économique national du président américain, et Wilbur Ross, secrétaire au Commerce, ont déclaré dans des entrevues séparées que les concessions du Canada sur les produits laitiers seraient essentielles pour obtenir un accord d’ici vendredi. Le secrétaire Ross a ainsi estimé que le Canada a « peut-être des problèmes avec le genre de concessions dont nous avons besoin ».

« Ils ont été très durs avec nos agriculteurs, en particulier nos producteurs laitiers. Le président a clairement indiqué que c’était inacceptable », a soutenu M. Ross dans une entrevue à la chaîne Fox Business News, mardi matin.

Toujours à Fox, le conseiller économique Kudlow a déclaré que le président Trump « aimerait » conclure un accord avec le Canada, mais pas au détriment « de l’économie américaine, de la main-d’oeuvre américaine et des agriculteurs américains ».

La veille, le président Trump avait repris sa rhétorique contre les producteurs laitiers canadiens. « Vous savez, ils ont des droits de douane de près de 300 pour cent sur certains de nos produits laitiers — c’est inacceptable », a-t-il soutenu. Pour punir le Canada, le président a ensuite brandi la menace d’imposer d’importants tarifs douaniers sur les véhicules automobiles.

Le département américain du Commerce étudie actuellement la possibilité d’imposer des droits de douane de 25 % sur les véhicules construits au Canada, en vertu des dispositions de « sécurité nationale » de la loi américaine sur le commerce.

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, le négociateur en chef du Canada et d’autres hauts responsables ont été dépêchés à Washington mardi pour reprendre les pourparlers à trois avec les États-Unis et le Mexique.