L’accord entre le Mexique et les États-Unis met la pression sur Ottawa

La Bourse de Mexico affichait lundi différents taux de change dans la foulée de l’entente intervenue entre les États-Unis et le Mexique, dont les détails n’ont pas été rendus publics.
Photo: Pedro Pardo Agence France-Presse La Bourse de Mexico affichait lundi différents taux de change dans la foulée de l’entente intervenue entre les États-Unis et le Mexique, dont les détails n’ont pas été rendus publics.

L’annonce d’un accord commercial entre les États-Unis et le Mexique lance le Canada dans une course contre la montre afin d’en faire également partie, mais depuis une position de négociation peut-être affaiblie.

Le président américain a annoncé lundi à la presse la conclusion d’une « entente de principe » bilatérale entre son pays et son voisin mexicain dans le cadre de la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain. Donald Trump a invité le troisième pays membre de l’ALENA, le Canada, à se joindre à la démarche, soit en signant un accord bilatéral avec les États-Unis, soit en s’intégrant à la nouvelle entente conclue avec le Mexique, sans quoi il s’exposera, notamment, à de nouveaux tarifs commerciaux estimés à 25 % dans le domaine de l’auto. « Mais d’une manière ou d’une autre, nous avons un accord avec le Canada : ce sera soit des tarifs douaniers sur les voitures, soit un accord négocié. Et franchement, la voie des tarifs serait beaucoup plus facile, mais peut-être l’autre voie serait meilleure pour le Canada », a déclaré Donald Trump dans le bureau ovale lors d’une téléconférence avec son homologue mexicain.

S’en tenant à la position défendue par Mexico et Ottawa depuis le début des négociations, le président Enrique Peña Nieto s’est aussi félicité de l’entente conclue avec les États-Unis, mais a répété au moins quatre fois qu’il souhaitait que tout cela débouche sur une entente à trois.

Exerçant un peu plus de pression encore, Donald Trump a répété tout le mal qu’il pense, entre autres, des tarifs du système canadien de gestion de l’offre dans le lait et a ajouté : « J’aime bien appeler cet accord : “ l’Accord commercial États-Unis–Mexique ”. Je trouve que c’est un nom élégant. »

Il a également fait savoir son intention de soumettre l’entente au Congrès dès ce vendredi, afin de respecter le délai d’examen de 90 jours et de permettre au président Peña Nieto de la signer officiellement avant de devoir laisser la place à son successeur et adversaire politique, Andrés Manuel López Obrador, le 1er décembre.

Le pouvoir de négocier d’Ottawa

À Ottawa, on se disait parfaitement en contrôle de la situation. Comme les discussions, depuis quelques semaines, portaient essentiellement sur une question qui opposait les États-Unis et le Mexique (les règles d’origine dans l’industrie automobile), le Canada avait décidé de se placer en retrait, mais en suivant le tout très attentivement, a-t-on répété. Le premier ministre Justin Trudeau s’était encore entretenu avec Enrique Peña Nieto, dimanche, puis avec Donald Trump lundi. Censée être en mission en Europe pour la semaine, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a changé ses plans et sera à Washington dès mardi pour reprendre les négociations à trois, a déclaré au Devoir son porte-parole, Adam Austen. Loin de se sentir pressée ou coincée par l’entente annoncée lundi, elle ne signera un accord que « s’il est avantageux pour le Canada et la classe moyenne », a-t-il martelé.

« Si l’objectif est d’arriver à une entente pour vendredi, c’est extrêmement court. Ça serait sans précédent. Surtout pour un accord d’une telle importance sur des enjeux aussi difficiles », observe Krzysztof Pelc, professeur de sciences politiques à l’Université McGill.

Le fait que le Mexique insiste sur une entente à trois pays confère au Canada un certain pouvoir de négociation face à Donald Trump, note l’expert en commerce international, d’autant plus que le mandat donné à la Maison-Blanche par le Congrès américain de négocier en son nom vise explicitement le renouvellement d’un accord à trois. « Je ne peux quand même pas m’empêcher de penser qu’Ottawa a perdu un certain pouvoir de négociation depuis six mois. Il n’aura pas le choix de faire des concessions. »

« L’accord [annoncé lundi] met beaucoup de pression sur le Canada. Trump et Peña Nieto ont l’air de dire que c’est à prendre ou à laisser », constate Richard Ouellet, professeur de droit international économique à l’Université Laval. D’un autre côté, « le Canada n’a jamais eu une équipe de négociation aussi forte. Je serais porté à croire qu’ils ont fait leurs devoirs. »

« La pression sur le Canada va être énorme », a reconnu à son tour le premier ministre québécois sortant, Philippe Couillard, avant de prévenir Ottawa qu’il s’opposerait à toute entente qui menacerait la gestion de l’offre dans le secteur agricole ou l’exception culturelle actuellement comprise dans l’ALENA.

Entente encore obscure

Les détails de l’entente intervenue entre les États-Unis et le Mexique n’ont pas été rendus publics, mais on semble avoir trouvé des compromis sur un grand nombre des enjeux délicats qui étaient encore en suspens après un an de négociations. Comme la rumeur l’indiquait depuis longtemps, on aurait notamment convenu, dans le secteur de la fabrication automobile, de faire passer de 62,5 % à 75 % le seuil minimum de contenu nord-américain requis pour être exempté de taxe à l’importation et ajouté un nouveau seuil minimum de 40 % à 45 % de contenu fabriqué par des travailleurs gagnant au moins 16 $US de l’heure, soit quatre fois plus que la moyenne dans les usines mexicaines.

Fortement contestée par les milieux d’affaires, la demande américaine d’une extinction automatique du futur accord de libre-échange à moins que ses signataires n’acceptent, tous les cinq ans, de le reconduire formellement, aurait été remplacée par un réexamen après six ans, qui assurerait ensuite à l’accord une durée de vie minimale de 16 ans afin d’assurer aux entreprises plus de prévisibilité.

L’avenir des mécanismes de règlement des différends est plus nébuleux. Condition essentielle pour le Canada, au point où il était passé près de faire échouer la conclusion du premier accord de libre-échange canado-américain en 1987, le droit de contester une mesure commerciale devant un tribunal d’arbitrage aurait été, selon des sources, simplement abandonné. Très appréciée par les entreprises, notamment américaines, mais fortement contestée par les mouvements altermondialistes, la disposition de l’ALENA permettant à un investisseur privé de contester la décision d’un gouvernement aurait, quant à elle, été considérablement resserrée.

Le Canada veut un accord de libre-échange avec les pays de l’ASEAN

Le Canada et les dix pays asiatiques de l’ASEAN mènent des « pourparlers exploratoires » en vue d’un accord de libre-échange, a indiqué lundi le ministre canadien du Commerce international, à la veille d’un déplacement en Thaïlande et à Singapour. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau cherche à diversifier ses marchés à l’export face aux tensions commerciales avec son premier partenaire, les États-Unis, qui a imposé des taxes douanières sur l’acier et l’aluminium, en plus de forcer la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) en vigueur depuis 1994.  Le ministre de la Diversification du commerce international, Jim Carr, sera ainsi en Thaïlande du 28 au 30 août « pour promouvoir les investissements et les relations commerciales bilatérales en essor » entre Ottawa et Bangkok, selon un communiqué officiel.

« Il se rendra ensuite à Singapour pour rencontrer des dirigeants gouvernementaux et des chefs d’entreprise » et assistera « à la septième réunion des ministres de l’Économie du Canada et de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est », dont la présidence tournante est assumée cette année par Singapour, a poursuivi son cabinet.  Soulignant que « le Canada con­tinue de solidifier son engagement à l’échelle de l’Asie-Pacifique », le ministre a indiqué que des « pourparlers exploratoires [sont] en cours afin d’en arriver à un accord de libre-échange entre le Canada et l’ASEAN ». Les dix pays membres de l’ASEAN (Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie et Cambodge) comptent 650 millions habitants.