«Trump ne comprend pas grand-chose à l’économie mondiale»

Le président des États-Unis, Donald Trump
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Le président des États-Unis, Donald Trump

À travers la guerre commerciale opposant les États-Unis à la Chine et les nouvelles taxes douanières réciproques, deux visions du monde s’affrontent, estime la directrice adjointe de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) Sylvie Matelly.

Jusqu’où peut aller cette guerre commerciale ?

Si on était en présence de gens raisonnables, on pourrait s’attendre à une prise de conscience des risques pris par ces différentes annonces et par cette incapacité à négocier. Mais Donald Trump et son cercle rapproché sont jusqu’au-boutistes. Ils craignent que la Chine ait pour objectif de dépasser économiquement les États-Unis. Ils sont obsédés par l’empire du Milieu et ne comprennent pas grand-chose à l’économie mondiale. Ils voient surtout le fait que la Chine pourrait devenir supérieure sur le plan militaire. Derrière cette guerre commerciale, il y a aussi la notion d’un État jeune, l’Amérique de Trump, qui a besoin d’un ennemi pour se souder. Cette Amérique-là se sert de l’angoisse du pays et l’instrumentalise. Elle est paranoïaque. Dans une guerre classique, vous avez beaucoup à perdre, mais vous pouvez espérer gagner un territoire. Dans une guerre économique, vous avez tout à perdre, des deux côtés.

Quelles peuvent être les conséquences de ce conflit commercial et économique ?

Pour l’instant, aux États-Unis, l’économie se portant bien, le gouvernement a l’impression qu’il a un boulevard devant lui. À court terme, c’est juste la confiance des marchés qui est affaiblie et quelques entreprises qui feront faillite. Il n’y aura pas d’effets directs majeurs sur l’économie américaine, car elle est solide. Mais la guerre commerciale entraîne des conséquences à moyen terme. Il va falloir du temps pour que les mesures de rétorsion marquent le pays, mais elles le marqueront inévitablement.

Il va falloir du temps pour que les mesures de rétorsion marquent [les États-Unis], mais elles [les] marqueront inévitablement

Cette escalade entre Washington et Pékin illustre-t-elle deux visions du monde qui s’affrontent ?

C’est une partie d’un conflit structurel déguisé en guerre commerciale. Pour les États-Unis, la puissance est un tout. Elle est militaire, stratégique et économique. Si les Chinois venaient à prendre la place de première puissance, les États-Unis ne les verraient pas juste comme des concurrents qui deviennent leaders. Ils verraient une puissance menaçante qui souhaite les détruire. Avec cette guerre commerciale, on comprend que l’Amérique « grande puissance » n’est pas celle qui va conquérir des marchés sur la planète, mais celle qui au contraire se recentre pour mieux anéantir les puissances qui lui font concurrence. Un tel nationalisme économique n’a jamais été très porteur. L’offensive économique a toujours été plus efficace que la défensive, l’ouverture plus constructive que le protectionnisme.

Quelle est l’importance des intérêts commerciaux entre la Chine et les États-Unis ?

Les deux pays ont beaucoup d’intérêts croisés. Un certain nombre d’entreprises américaines sont très présentes en Chine. Dans le secteur des transports, par exemple, ce pays est le premier marché de Boeing. Il représente 25 % des ventes du constructeur. Selon un rapport du Congrès américain, pas moins de 2,6 millions de travailleurs dépendent directement du commerce avec la Chine, le troisième client des États-Unis. General Motors vend, elle, plus de voitures en Chine qu’aux États-Unis : 3,9 millions de véhicules contre 3 millions. Cela permet de comprendre le danger d’une guerre commerciale. Qui aura évidemment des répercussions dans les nouvelles technologies, secteur phare de l’économie américaine. Cela montre bien l’incompréhension de la mondialisation de la part du gouvernement Trump. Ces entreprises vont subir de plein fouet les mesures. Apple possède 358 fournisseurs en Chine, mais seulement 64 aux États-Unis. Trump est en train de couper les relations entre les entreprises innovantes chinoises et américaines en invoquant un pillage de technologies. Sauf qu’en vérité, il prive ses entreprises d’un accès aux avancées chinoises. C’est le meilleur moyen de se retrouver exclu du jeu.

Mais la remise en cause du libre-échange de Trump frappe aussi ses voisins et l’Europe…

L’Europe est restée ferme face aux sanctions américaines. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, a obtenu la levée des tarifs douaniers sur le secteur automobile. Même si l’Allemagne est affaiblie politiquement, elle reste une force économique et commerciale de premier plan. Elle pourrait chercher le plus facilement à trouver un compromis avec Trump, car elle a le plus à perdre. C’était fondamental de repousser les menaces de hausses des tarifs douaniers sur l’automobile européenne [qui représentent 37 milliards d’euros en 2017, NDLR]. Les taxes sur l’acier et l’aluminium, plus symboliques et politiques [6 milliards d’euros d’exportation], n’auront pas de conséquences massives.