Les banquiers centraux sont loin d’avoir l’esprit tranquille à Jackson Hole

Entamée jeudi et devant prendre fin samedi, la rencontre des banquiers centraux du monde aura, comme chaque fois, comme clou du spectacle un discours du président de la Fed, Jerome Powell.
Photo: Alex Wong Getty Images / AFP Entamée jeudi et devant prendre fin samedi, la rencontre des banquiers centraux du monde aura, comme chaque fois, comme clou du spectacle un discours du président de la Fed, Jerome Powell.

Si l’on pouvait lire dans les pensées d’un banquier central aujourd’hui, on y verrait, au milieu d’un tas de statistiques et de modèles théoriques compliqués, le contentement et même une certaine surprise devant la vigueur de l’économie, mais aussi beaucoup d’incertitude quant à l’avenir, la peur que certains politiciens viennent tout faire déraper ainsi qu’un doute sur l’efficacité des moyens de lutte contre la prochaine récession.

C’est le genre de fête à laquelle personne de normal n’aurait envie d’être invité. Chaque année, la Réserve fédérale américaine (Fed) convie les banquiers centraux du monde dans le spectaculaire décor naturel de Jackson Hole, au Wyoming, pour discuter de taux d’intérêt à un jour, de cibles d’inflation et de plein d’autres sujets tous plus arides les uns que les autres. Le rendez-vous attirait peu l’attention jusqu’au jour, il y a bientôt dix ans, où les marchés financiers se sont effondrés et que les banques centrales sont brutalement devenues — presque par défaut — les principaux remparts entre le monde et le désastre économique. L’événement s’est alors transformé en fascinante réunion où étaient explorés et développés toutes sortes de nouveaux moyens d’action visant à réanimer la croissance.

Cette année, on se croirait presque revenus à la belle époque des réunions ennuyantes. Entamé jeudi et devant prendre fin samedi, l’événement aura, comme chaque fois, comme clou du spectacle un discours du président de la Fed, Jerome Powell. Arrivé en poste au mois de février, le petit nouveau de 65 ans ne manquera sans doute pas de se féliciter non seulement de l’insolente croissance américaine des derniers mois, mais aussi de la relative bonne tenue de l’économie et de l’emploi dans un grand nombre de pays. Signe, pour certains, du long fleuve tranquille qu’est en train de devenir l’économie, la Bourse de New York a battu cette semaine son record de la plus longue période sans baisse importante (3452 jours). Le temps est venu, conviennent tous les banquiers centraux désormais, de lever le pied de l’accélérateur monétaire en relevant graduellement leur taux d’intérêt et en réduisant la taille de leurs immenses portefeuilles d’actifs achetés durant la crise.

Sujets d’inquiétude

On sera toutefois loin d’avoir l’esprit tranquille à Jackson Hole. Le programme officiel prévoit qu’on se penche particulièrement sur l’apparition d’entreprises de plus en plus grandes qui prennent toute la place dans l’économie. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles les salaires augmentent si peu, même si le chômage est si bas ? Le manque de concurrence ne risque-t-il pas d’endormir l’envie d’innover et de réduire, par conséquent, les perspectives de croissance future ?

Mais dans les couloirs, on discutera surtout de la menace que fait peser l’escalade des tarifs commerciaux déclenchée par Donald Trump, de la possibilité que l’effet euphorisant de ses baisses d’impôt massives de l’automne dernier s’éteigne brutalement aux États-Unis, des rumeurs de guerres des taux de change, ainsi que de l’ampleur de l’endettement des États et des entreprises dans plusieurs pays. Certains diront que même si la plupart des indicateurs sont au vert, l’actuel cycle de croissance ne durera pas éternellement.

On ne manquera pas de s’alarmer du peu de cas que certains, dont le président américain, font de l’indépendance des banques centrales face aux pressions politiques, alors que c’est cette indépendance qui leur a permis de disposer de la liberté d’action et de la crédibilité nécessaire pour déployer des moyens extraordinaires et souvent inédits de stimuler l’économie durant la crise. On déplorera tout autant que les leçons du fiasco de 2008 soient déjà oubliées et qu’on ait commencé, notamment à Washington, à défaire le resserrement de la réglementation des marchés financiers.

Besoin de renforts

On retrouvait plusieurs de ces inquiétudes dans le procès-verbal de la dernière réunion de politique monétaire de la Fed dévoilé mercredi. Plus préoccupant encore, on y disait douter que les moyens — ordinaires comme extraordinaires — déployés lors de la dernière crise pour relancer l’économie soient suffisants la prochaine fois. Pour mal faire, on y ajoutait que la capacité financière des gouvernements de venir prêter main-forte avec des plans de relance budgétaire serait alors probablement diminuée en raison de leur endettement plus grand.

Il n’y a plus qu’à espérer maintenant que toutes ces menaces ne se matérialisent pas, ou qu’on leur trouve des solutions, sans quoi Jackson Hole risque de revenir à l’avant-scène de l’actualité pour notre plus grand malheur.