Une contagion de la crise turque devrait pouvoir être évitée

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ne supporte pas qu’on remette en cause son modèle de développement économique.
Photo: Adem Altan Archives Agence France-Presse Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ne supporte pas qu’on remette en cause son modèle de développement économique.

Les malheurs économiques et financiers de la Turquie ont commencé à s’étendre à d’autres économies émergentes. La contagion devrait toutefois pouvoir être endiguée si tout le monde est raisonnable, à commencer par le président turc.

La dégringolade de la monnaie turque a fait les manchettes économiques depuis une semaine. La livre avait déjà perdu presque 40 % depuis le début de l’année lorsque le président américain a annoncé, sur Twitter, que son pays allait doubler ses tarifs douaniers contre l’acier et l’aluminium turcs. Donald Trump cherchait ainsi à augmenter la pression sur la Turquie pour qu’elle relâche un pasteur américain officiellement détenu depuis 2016 pour complot terroriste, mais plus probablement pour servir à Ankara de monnaie d’échange afin d’arracher des concessions dans ses relations tendues avec les États-Unis.

Les difficultés économiques de la Turquie ne sont pas nouvelles. Largement basée sur de grands projets d’investissements publics et privés réalisés à crédit et souvent mêlés à de la magouille politique, l’économie turque apparaissait, depuis quelques années déjà, condamnée à frapper un mur. La perte de la livre turque d’un autre cinquième de sa valeur et la destruction de 40 milliards $US de valeur boursière cette semaine venaient s’ajouter à une inflation galopante de presque 16 %, à une dépendance grandissante du pays à l’égard des investisseurs étrangers et à une dette en devises étrangères totalisant 220 milliards pour les entreprises seulement.

La chute de la monnaie ne fait qu’alourdir le coût pour la Turquie du remboursement de ces créanciers étrangers, ce qui risque de plomber les finances publiques, d’entraîner une multiplication des faillites d’entreprises et de fragiliser le secteur bancaire. Le seul bon côté à cette dévaluation serait qu’elle devrait normalement améliorer la position concurrentielle des exportateurs turcs, mais cet avantage sera émoussé par l’escalade des sanctions commerciales avec les États-Unis.

Refus de traitement

Le moyen de se sortir de ce mauvais pas est bien connu et a été appliqué avec succès plus d’une fois par d’autres pays en développement, ont répété toutes sortes d’experts cette semaine. Il faudrait que la banque centrale augmente ses taux d’intérêt à la fois pour freiner la croissance, et par conséquent l’inflation, ainsi que pour remonter la cote d’amour des investisseurs étrangers pour la livre turque. Pendant ce temps, le gouvernement devrait démontrer sa volonté d’assainir son économie afin de pouvoir demander l’aide financière notamment du Fonds monétaire international (FMI).

Mais le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ne l’entend pas de cette oreille. Ne voulant, à aucun prix, brider la croissance et convaincu, pour une raison mystérieuse, et à l’encontre de tous les manuels d’économie, qu’un relèvement des taux d’intérêt de la banque centrale augmenterait plutôt que diminuerait l’inflation, il fait fi du principe d’indépendance de la banque centrale et ne lui permet d’agir qu’à la marge. Ne supportant pas non plus qu’on remette en cause son modèle de développement économique, l’autocrate attribue la crise dans son pays à un complot étranger, jure qu’il ne s’abaissera jamais à demander l’aide du FMI et, pour être bien sûr de ne pas être contredit, a nommé son gendre ministre des Finances et fait la chasse à tous les opposants.

La crainte maintenant est qu’une éventuelle chute de la Turquie n’entraîne celle d’autres pays. Certaines banques européennes, notamment espagnoles, pourraient ainsi voir compromis jusqu’à 150 milliards de prêts, rappelait jeudi The Economist. Mais on s’en fait surtout pour l’impact psychologique que cela pourrait avoir sur les investisseurs étrangers qui ont des placements dans d’autres économies émergentes, particulièrement celles dont les assises sont les moins saines.

On a ainsi assisté, depuis quelques jours, à un recul du rand sud-africain, du peso argentin, du réal brésilien, des roupies indienne et indonésienne et du yuan chinois, mais on craint aussi pour le rouble russe et le ringgit malaisien. À la peur instillée par les malheurs turcs s’ajoutent l’appréciation du dollar américain et le regain d’intérêt des investisseurs occidentaux pour les États-Unis en raison de la vigueur de leur économie et de la remontée des taux de la Réserve fédérale.

Les marchés gardent fraîchement en mémoire cette crise de la devise thaïlandaise à la fin des années 1990 qui avait tourné en « grippe asiatique » qui avait emporté les économies de plusieurs pays de la région. Les économies émergentes ont toutefois appris leur leçon depuis la grippe asiatique, soulignait l’Associated Press mercredi. De l’équivalent de 6 % de leur produit intérieur brut (PIB), leurs réserves collectives de liquidités ont triplé depuis 1997, alors que le poids de leurs dettes détenues par des étrangers a reculé de 38 % en 1999 à 29 % l’an dernier. Leurs économies sont aussi devenues plus stables, avec une croissance commune anticipée de 5 % cette année et l’année prochaine, soit leur meilleure performance depuis 2013.

Les dommages que pourrait infliger au reste du monde un effondrement économique de la Turquie seraient donc limités, concluait à son tour The Economist jeudi. Il lui reste maintenant à faire les choses comme il faut pour éviter que les choses tournent si mal, concluait la revue, et à espérer que la Chine, un joueur beaucoup plus gros, qui montre, elle aussi, des signes de ralentissement économique dans un contexte d’endettement élevé et de guerre commerciale avec les États-Unis, saura traverser sans encombre les difficultés.