Nouveau pays, nouveau départ

À Montréal, plusieurs formations associées aux métiers de l’avenir sont offertes, notamment par la voie d’attestations d’études collégiales (AEC).
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Montréal, plusieurs formations associées aux métiers de l’avenir sont offertes, notamment par la voie d’attestations d’études collégiales (AEC).

Robotisation, intelligence artificielle, objets connectés : les nouvelles technologies obligeront à terme des milliers de travailleurs à acquérir de nouvelles compétences en cours de carrière pour suivre le rythme ou profiter de la manne. Dans ce troisième de quatre articles sur les visages de la révolution numérique, deux immigrants racontent comment ils ont choisi un métier d’avenir pour prendre un nouveau départ.

Il y a dix ans, Silvia Garstea ne connaissait pas le Québec, et elle savait encore moins que c’est dans cette province canadienne située à des milliers de kilomètres de chez elle qu’elle finirait par trouver sa voie.

À l’époque, cette Moldave se spécialise en analyse statistique. Elle travaille d’abord dans une banque comme gérante de compte, avant de devenir économiste, puis analyste de crédit pour une institution de prêts aux entreprises. Elle aime son travail, mais commence à se demander ce que l’avenir lui réserve.

« Je viens d’un joli pays, mais c’est petit. Les occasions de grandir et de changer quelque chose dans sa vie sont vraiment limitées », dit-elle en parlant de la Moldavie, cet État de 3,5 millions d’habitants pris en sandwich entre la Roumanie et l’Ukraine.

Lorsque son conjoint et elle décident de repartir à neuf dans un autre pays, ils se mettent tout bonnement à faire une recherche Google et tombent un peu par hasard sur le Canada.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Silvia Garstea se spécialise en Internet des objets.

Débarquée au Québec en 2012, Silvia a appris le français à son arrivée et s’exprime aujourd’hui avec aisance, malgré son fort accent. « Au départ, je me suis demandé quoi faire. Mon diplôme de statistiques n’était pas vraiment reconnu. J’ai essayé de trouver du travail, mais ça n’a pas fonctionné », raconte-t-elle, assise dans son appartement du quartier Villeray, non loin de l’autoroute 40.

Le coup de foudre

En retournant aux études, elle complète d’abord une formation en dessin de bâtiment pour travailler dans le domaine de la construction, qui l’intéresse depuis des années — « Ça a toujours été mon rêve de créer ma propre maison », dit-elle.

Elle travaille pendant huit mois dans un bureau d’ingénieur, mais le coeur n’y est pas. Elle se met à chercher une autre formation qui lui permettrait de mettre à profit les compétences acquises dans son ancienne vie, et elle la trouve au Collège de Bois-de-Boulogne.

Je viens d’un joli pays, mais c’est petit. Les occasions de grandir et de changer quelque chose dans sa vie sont vraiment limitées.

Quand elle découvre ce que lui réserve l’attestation d’études collégiales (AEC) permettant de devenir spécialiste en Internet des objets, c’est le coup de foudre. « Je me suis dit : « voilà, c’est ce que je veux faire ici ». Tous les cours correspondaient à mes attentes, à mes besoins, à mes envies. »

Le programme lui permet d’utiliser ses connaissances en modélisation statistique, tout en répondant à sa volonté de travailler de ses mains. « Je suis une bricoleuse. Je cherche toujours quelque chose à créer. Et pour moi, ça a été une superbe découverte », affirme-t-elle, le regard soudainement illuminé.

« Participer au mouvement »

Dans sa cohorte de quinze étudiants, Silvia est l’une des quatre femmes. La formation est intensive, mais elle en redemande. Dans le cadre d’un cours, elle développe avec son équipe un objet connecté permettant aux femmes enceintes de mesurer leurs contractions et aux hôpitaux de planifier les effectifs de leurs salles d’accouchement en recevant les données en temps réel.

Le soir et la fin de semaine, elle profite même de ses temps libres pour travailler sur son projet de « ruche connectée », un autre objet connecté qui permettrait aux apiculteurs de réduire les manipulations en obtenant à distance des données cruciales comme la température, l’humidité et le poids de leurs ruches.

À 39 ans, Silvia espère aujourd’hui décrocher son emploi de rêve — un poste de développeur-concepteur à la Ville de Montréal — afin de participer au développement de la « ville intelligente », qu’il s’agisse de projets liés à l’environnement ou à la circulation routière. Elle envisage aussi de se lancer à son compte pour commercialiser les idées qui bouillonnent dans sa tête.

« Il y a quelques années, personne ne savait ce que c’était l’Internet des objets. Maintenant, on en entend parler partout. Vraiment, ça commence à bouger, et j’aimerais relever les défis qui se présentent, participer au mouvement. »

Étudier pour travailler

Ivan Kantabaze, lui, n’a jamais vraiment dévié de l’informatique, mais sa carrière a pris un tournant inattendu lorsqu’il a fui le Burundi en 2007 pour immigrer au Québec à titre de réfugié.

Après avoir étudié en informatique de gestion pendant deux ans dans son pays d’origine, il a vite compris que ses compétences techniques n’étaient pas suffisantes pour décrocher un emploi dans le domaine. Il occupe donc des postes en service à la clientèle dans des compagnies de télécommunications, puis en 2016, il reçoit une offre alléchante de la part d’une compagnie qui vend des services de sécurité.

« Après trois mois, ils m’ont appelé pour me dire qu’ils ne pourraient pas me retenir. Les ventes étaient là, mais ça ne faisait pas l’affaire », se souvient-il.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Ivan Kantabaze se spécialise en qualité logicielle.

Ivan se retrouve alors dans un cul-de-sac et décide de s’en sortir en retournant sur les bancs d’école. Il fait des démarches en orientation et constate que l’informatique est toujours la seule chose qui l’intéresse vraiment. Il se présente à une multitude de séances d’information pour choisir le bon programme, mais c’est la toute première qui l’interpelle le plus. Celle sur l’AEC en qualité logicielle, au Collège de Bois-de-Boulogne.

« Ce qui m’a intéressé, c’est le métier lui-même, le sens critique nécessaire, les possibilités d’emplois, énumère-t-il. Quand je regardais le taux de placement des étudiants, c’était du 100 %, donc j’étais sûr de pouvoir atteindre mon objectif, qui était d’avoir un emploi. Donc j’ai foncé. »

Continuer d’apprendre

Le retour aux études n’a pas de tout repos, puisque maintenant, Ivan est père de trois enfants. « Pendant une année, tu sacrifies ta famille parce ce que sont les études qui passent avant, mais tu veux qu’à la fin, le sacrifice en vaille la peine, donc tu veux mettre les efforts pour être bon dans ce que tu vas faire. »

Au bout du compte, son année de travail acharné porte fruit et lui permet de décrocher un poste au sein de l’entreprise de développement de logiciels Askida, qui l’a d’abord accueilli comme stagiaire. Ici, son travail consiste notamment à créer des tests pour évaluer les différentes fonctionnalités des logiciels à chaque étape de leur développement, afin de répondre aux besoins des clients.

Installé dans les bureaux de l’entreprise située dans le Vieux-Montréal, il est heureux d’avoir trouvé une compagnie « qui correspond à ses valeurs personnelles et professionnelles ». Avec le temps, il a pris goût à la programmation, ce qui lui permet d’automatiser les tests qu’il conçoit, plutôt que de les faire manuellement. Et il ne veut pas en rester là.

« L’avantage de notre domaine, c’est qu’on ne finit jamais d’apprendre. Je veux continuer à découvrir tout ce qui concerne le langage de la programmation pour aller encore plus loin », lance-t-il, en évoquant la possibilité de suivre un autre cours de soir, un de ces jours.