La fin de la folle croissance de Facebook?

La plupart des gestionnaires de portefeuilles contactés par «Le Devoir» s’entendent pour dire que Facebook et Twitter étaient nettement surévalués avant la récente correction.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse La plupart des gestionnaires de portefeuilles contactés par «Le Devoir» s’entendent pour dire que Facebook et Twitter étaient nettement surévalués avant la récente correction.

En quelques heures, c’était la chute libre pour Facebook et Twitter, dont la déconfiture a infligé des pertes de 300 milliards $US au secteur des technologies entre le 25 et le 31 juillet. Toutefois, cette descente abrupte n’étonne pas outre mesure les investisseurs, qui croient même que Facebook est en voie de s’imposer par sa solidité et d’arrêter de miser sur une croissance effrénée mais fragile. Twitter ne les convainc pas autant.

À Montréal, la firme de gestion d’actifs Barrage Capital a été durement frappée par la chute de l’action de Facebook, puisque ce titre est le plus important du fonds qu’elle pilote. Elle avait acheté des actions du premier réseau social mondial il y a quelques mois, quand sa valeur avait descendu dans la foulée du scandale de détournement de données personnelles par Cambridge Analytica.

Malgré la récente plongée du géant californien, Patrick Thénière, un associé de Barrage Capital, ne se fait pas trop de soucis. « Ça ne change pas trop les choses pour nos clients, explique-t-il. Nous choisissons des titres pour leur potentiel sur trois, quatre ou cinq ans. À court terme, il peut y avoir des soubresauts, et ça fait mal. Mais à plus long terme, on croit qu’il y a encore beaucoup de croissance à venir. »

André Chabot, de la société de gestion de placements Triasima, croit lui aussi que la correction des derniers jours s’inscrit dans le cours normal des choses. « Le secteur des technologies allait excessivement bien depuis huit trimestres, mais il était devenu trop cher, commente-t-il. Le marché l’a ramené à une valorisation plus basse et plus attrayante pour les acheteurs. »

« Nous croyons que la correction récente n’a pas cassé la tendance haussière dans les technologies. Ça va continuer à croître », ajoute-t-il.

Surévaluation

La plupart des gestionnaires de portefeuilles contactés par Le Devoir s’entendent pour dire que Facebook et Twitter étaient nettement surévalués avant la récente correction.

« Je pense que Facebook et Alphabet ont maintenant des valorisations boursières raisonnables, tandis que Twitter et Netflix sont encore trop élevés », croit Paul Beattie, associé chez BT Global, une firme qui gère un fonds de couverture et conseille des clients dans leurs placements.

« Quand les chiffres deviennent trop grands, les entreprises ne peuvent plus soutenir la croissance », croit Paul Beattie. Bientôt, Facebook ne pourra plus augmenter son nombre d’utilisateurs, et il deviendra alors impossible pour elle de gonfler sa valorisation grâce à une croissance rapide. « À un moment, cela va arrêter, consent Paul Beattie. Facebook a réussi à devenir énorme et puissant. Toutes les entreprises du secteur devront en fin de compte offrir à leurs actionnaires une valeur solide. »

Quand les chiffres deviennent trop grands, les entreprises ne peuvent plus soutenir la croissance

« Chez BT Global, nous voulons justement faire une transition vers des actions qui détiennent une valeur solide, plutôt que de miser sur la croissance », indique-t-il.

Pour la plupart des entreprises cotées en Bourse, les résultats trimestriels de Facebook annoncés le 25 juillet auraient provoqué l’emballement des investisseurs. Le géant bleu annonçait un bénéfice en hausse de 31 % et un chiffre d’affaires gonflé de 42 % par rapport à l’année précédente. Même chose pour Twitter, la veille de sa dégringolade, qui dévoilait le 27 juillet un bénéfice record de 100 millions $US. C’était un troisième trimestre d’affilée avec un bénéfice pour l’entreprise, après plus de dix ans de pertes.

Mais, bémol, l’accroissement du nombre d’utilisateurs sur ces réseaux n’était pas suffisant pour les actionnaires. Chez Facebook, la croissance trimestrielle du nombre d’utilisateurs ralentit, se chiffrant à 1,54 %, contre 3,14 % au premier trimestre. Le réseau revendique 2,23 milliards d’utilisateurs, et même 2,5 milliards en comptant aussi Instagram, WhatsApp et Messenger. Toutefois, en Occident, leur nombre stagne (États-Unis) ou diminue (Europe).

Comment expliquer une aussi grande susceptibilité des actionnaires ? « La technologie est un secteur particulier, car c’est là où les gens ont fait des sous dans les dernières années », commente à titre personnel Mireille Rondy, directrice de succursale chez Valeurs mobilières Peak. « Facebook est énormément apprécié, si bien que la marge d’erreur est pratiquement inexistante, indique Philippe Hynes de Tonus Capital. La compagnie ne peut pas se permettre de décevoir les attentes. »

Patrick Thénière de Barrage Capital souligne quant à lui que ce sont surtout les prévisions de la direction de Facebook qui ont refroidi le marché. Dans une conférence téléphonique après l’annonce de ses résultats, la semaine dernière, la direction prévoyait une croissance du chiffre d’affaires de 35 % pour le troisième trimestre, et de 28 % pour le quatrième, contre 42 % actuellement.

Ces chiffres, lorsqu’ils sont multipliés par le gigantisme de l’entreprise californienne, demeurent tout de même très intéressants, selon M. Thénière.

Est-ce une plongée comme une autre dans la montagne russe, ou bien la fin du manège ? « La Bourse elle-même est émotive, commente Mireille Rondy. Le marché se fait une idée. On sait qu’on est à la veille d’un recul boursier. Est-ce que ce sera cette année, ou l’an prochain ? On ne le sait pas encore. »

Prudence chez les grands investisseurs

Les grands investisseurs institutionnels, pour leur part, participent avec prudence au secteur de l’Internet. La firme de gestion de placements Jarislowsky Fraser indique qu’elle ne détient pas de titres de Facebook et de Twitter parce qu’ils « ne répondent pas [à ses] critères stricts d’investissements ».

 

La Caisse de dépôt et placement du Québec ne possède, quant à elle, que très peu d’actions de Facebook et de Twitter par rapport à ses investissements totaux, qui s’élèvent à près de 300 milliards. En date du 31 décembre dernier, la Caisse possédait pour l’équivalent de 86 millions chez Facebook, et 3 millions chez Twitter. Elle mise davantage sur les géants technologiques qui vendent des produits matériels, comme Microsoft, Apple ou Amazon. La Caisse détient aussi des actions d’Alphabet (Google), qui, malgré son existence entièrement virtuelle, mérite sa confiance.