Le fléchissement carbonique du fédéral

Ottawa ne fait que s’enfoncer dans ses contradictions fossiles et rappeler l’incapacité chronique du Canada à respecter ses objectifs de réduction des émissions de GES.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Ottawa ne fait que s’enfoncer dans ses contradictions fossiles et rappeler l’incapacité chronique du Canada à respecter ses objectifs de réduction des émissions de GES.

Si l’approche d’Ottawa en matière de tarification carbone était déjà truffée d’exutoires, subordonner la réduction des émissions de GES à des enjeux de concurrence envoie un message édulcoré. La stratégie du fédéral était également déjà qualifiée de timorée.

L’information sur le rehaussement, par Ottawa, des seuils d’émissions de carbone pour les gros pollueurs est venue mercredi du Globe and Mail. Le même jour, l’Agence nationale océanique et atmosphérique publiait un rapport sous-entendant l’urgence. Le taux de concentration des trois gaz à effet de serre les plus dangereux relâchés dans l’atmosphère a atteint des niveaux records en 2017, souligne le rapport de 300 pages, qui emploie le mot « anormal » plus d’une douzaine de fois, lit-on dans un texte de l’Agence France-Presse. La veille, Global Footprint Network indiquait que l’humanité avait consommé au 1er août la totalité des ressources que la planète était en mesure de produire pour l’année 2018. Pour le Canada, l’institut de recherche établissait la date du dépassement au 18 mars, à peine mieux que les États-Unis (15 mars), loin derrière la Chine (15 juin). Pour tenter d’inverser la tendance, l’organisation insiste sur la priorité à accorder à l’empreinte carbone.

On comprend les doléances. Cette cohabitation avec un puissant partenaire économique plongé dans le déni de l’anthropocène et multipliant les stimuli fiscaux aux entreprises alimente une perte de concurrence transfrontalière. Mais au lieu de garder le cap et d’offrir des adoucisseurs ciblés, Ottawa mine la crédibilité de sa stratégie carbone en réajustant de manière substantielle les seuils d’entreprises aux prises avec le risque concurrentiel. Quatre industries seraient choisies au départ, mais d’autres pourraient bénéficier d’une révision de leur seuil d’émissions au mérite.

Aussi, le gouvernement fédéral ne fait qu’ajouter de la crédibilité aux prétentions du premier ministre ontarien, Doug Ford, désireux qu’il est de passer de la promesse électorale à l’acte et de mettre fin au système de plafonnement et d’échange de droits d’émission tout en contrant la taxe fédérale sur le carbone. À ce vide ontarien s’ajoute un système hétérogène à l’échelle canadienne, avec des provinces retenant soit l’approche taxe carbone pure, soit un système hybride combinant taxes et exemptions aux grands pollueurs, soit celui du type Bourse du carbone visant surtout les grands pollueurs.

Taxe inchangée

Le fédéral peut bien se défendre sur le fait que le montant de la taxe carbone demeure inchangé, mais d’aucuns font valoir que l’échelle retenue visant l’atteinte d’un prix plancher à 50 $ la tonne se veut trop timide et peu ou pas incitative. Certes, l’objectif reflète l’estimation d’Ottawa d’un coût social du carbone autour des 40 $, un calcul timide, selon plusieurs, qui évoquent plutôt un coût de plus de 150 $. Strictement honorer l’accord frileux de Paris en recourant au système de tarification nécessiterait un prix moyen de référence autour des 100 $US la tonne métrique d’ici 2030, avait estimé Carbon Disclosure Project et We Mean Business. Pour sa part, le Directeur parlementaire du budget a déjà proposé une lecture retenant l’intensité sectorielle, ciblant le coût par tonne d’équivalents en CO2 nécessaire entre 10$ et 100 $ selon l’industrie. Des données qu’il faudra sûrement réviser à la hausse.

Enfin, Ottawa ne fait que s’enfoncer dans ses contradictions fossiles et rappeler l’incapacité chronique du Canada à respecter ses objectifs de réduction des émissions de GES. Cet affaiblissement du message est d’autant plus dommageable que l’appui à la taxe carbone nationale est devenu minoritaire au sein de la population l’an dernier. Partant d’un sommet de 56 % en avril 2015, il est tombé à 44 % en juin 2017, révélait un sondage Angus Reid. Un chercheur de la firme voyait dans ce recul un choc de la réalité au fur et à mesure que l’impact de ces systèmes sur le budget des particuliers devient chiffrable.