Pourquoi Airbus tient-elle autant à l’Alabama?

Pour expliquer le choix de l’Alabama, qui compte également des usines de Mercedes-Benz, Honda et Hyundai, Airbus affirme qu’il fallait absolument une présence américaine renforcée.
Photo: Lukas Schulze Agence France-Presse Pour expliquer le choix de l’Alabama, qui compte également des usines de Mercedes-Benz, Honda et Hyundai, Airbus affirme qu’il fallait absolument une présence américaine renforcée.

Même si les mesures protectionnistes ne verront pas le jour, le p.-d.g. d’Airbus, Tom Enders, garde le cap : l’usine de Mobile, en Alabama, construira des A220 pour le marché américain. « Ça ne change pas notre projet, nous allons de l’avant à pleins gaz », disait-il au lendemain de la défaite de Boeing, cet hiver. Ainsi, les 60 appareils commandés par JetBlue la semaine dernière proviendront des États-Unis. Mais pourquoi Airbus accorde-t-il autant d’importance à l’assemblage des avions en Alabama ?

L’histoire d’amour entre Airbus et cet État du sud des États-Unis débute en 2012. À l’époque, le géant aéronautique cherche à mieux répondre aux besoins du marché américain, l’un des plus lucratifs au monde. Le pari : que les clients potentiels, habitués à se tourner vers les 737 de Boeing, voient d’un bon oeil un A320 construit aux États-Unis.

Airbus s’installe alors à Mobile, une ville côtière d’un demi-million d’habitants où se trouve déjà le complexe aéronautique de Brookley. La chaîne de montage, dans laquelle Airbus s’engage à investir 600 millions $US, s’ajoute à ses installations névralgiques de Toulouse, en France, de Hambourg, en Allemagne, et de Tianjin, en Chine. L’Alabama et les gouvernements locaux allongent pour leur part des avantages fiscaux de 158 millions $US.

Un geste stratégique

Pour expliquer le choix de l’Alabama, qui compte également des usines de Mercedes-Benz, Honda et Hyundai, Airbus affirme alors qu’il fallait absolument une présence américaine renforcée.

Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse Le nez d’un Airbus A321 en montage aux installations de Mobile, dans l’État de l’Alabama

La décision n’est pas que financière, dit le président d’Airbus à l’époque, Fabrice Brégier, cité par le site d’information locale al.com le 2 juillet 2012. « C’était d’abord et avant tout un geste stratégique. Il fallait être plus visible aux États-Unis. Nos clients nous disaient “Pourquoi ne vous rapprochez-vous pas de nous ?” » dit-il en ajoutant que l’entreprise « se sent à l’aise ici, se sent appuyée ici. C’est un vrai partenariat ».

Si la main-d’oeuvre peut un jour coûter moins cher en Alabama qu’en Europe, reconnaît M. Brégier en conférence de presse lors de l’annonce, il affirme que « ce n’est pas la principale raison ». « Nous sommes habitués à fonctionner dans plusieurs pays, et nous allons intégrer Mobile là-dedans. Nous n’avons pas l’intention de mettre ces sites en concurrence les uns avec les autres. »

Le gouverneur de l’Alabama de l’époque donne sa propre version des événements. « Nous sommes un État qui privilégie le droit au travail [right-to-work] », dit Robert Bentley en entrevue avec la chaîne Fox Business, référence au fait que l’Alabama est l’un des États qui interdisent la syndicalisation automatique d’un employé lors de son embauche. Faire des affaires en Alabama ne coûte pas cher, dit-il. « Je pense que cela est une raison pour laquelle plusieurs sociétés internationales regardent du côté de l’Alabama et de ces autres États. »

Une chaîne mondiale

À l’heure actuelle, seule l’usine de Mirabel est capable d’assembler des A220, anciennement nommés CSeries. Le complexe doit en produire une quarantaine cette année.

Mais l’assemblage n’est que l’étape finale, précédée d’une chaîne d’approvisionnement qui couvre la planète. Les ailes viennent de l’usine de Belfast. Une partie du fuselage vient de Chine. Le moteur est l’oeuvre de Pratt Whitney Canada, qui compte des centaines de travailleurs à Longueuil.

De passage à Mirabel il y a deux semaines, le nouveau patron du partenariat CSeries, Philippe Balducchi, a dit que « l’idée est de créer ce cercle vertueux, soit d’avoir plus de commandes, de réduire les coûts et d’améliorer la production ». Ce qui « n’est pas une critique » à l’endroit de Bombardier, a-t-il précisé. « C’est la situation telle qu’elle est et il faut l’améliorer. »

L’idée est de créer ce cercle vertueux, soit d’avoir plus de commandes, de réduire les coûts et d’améliorer la production

« Ils sont extrêmement forts sur le plan de la logistique », dit Mehran Ebrahimi, directeur du Groupe d’étude en management des entreprises de l’aéronautique à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. « Produire un Airbus, c’est beaucoup plus compliqué qu’un Boeing. Pourquoi ? Pour des raisons politiques européennes. Chaque morceau est construit dans un pays et il faut faire l’assemblage. Dans la maîtrise de la logistique, ils ont atteint un niveau très, très élevé. »

Airbus n’a jamais caché que l’Alabama est pour l’entreprise un pôle crucial pour le marché américain, et il sera particulièrement attentif, a-t-il dit, aux endroits où l’augmentation de la cadence de production peut se faire de manière rentable.

La construction de la nouvelle chaîne de montage à Mobile devrait commencer en 2018. Il est prévu, dans le cadre des ententes entre Airbus et Bombardier, que la compagnie québécoise fournisse un appui d’environ 300 millions pour la construction. Les premières livraisons d’A220 seraient prévues en 2020.

À terme, la chaîne de montage compterait 400 personnes. En ce qui concerne Mirabel, où travaillent actuellement 2200 personnes dans le programme, Airbus s’est engagé à maintenir les activités au moins jusqu’en 2041.

Faudrait-il, en plus de la ligne de Mobile, agrandir les installations de Mirabel ? L’avenir le dira.

Invité à commenter ce scénario, le premier ministre Couillard, dont le gouvernement est actionnaire à 16 % du programme, ne l’écarte pas. « Je pense que l’augmentation des volumes de vente pourrait le rendre nécessaire, notamment si le marché européen, également, s’y intéresse davantage, et peut-être même le marché asiatique. Tout ça est lié à toutes sortes d’enjeux commerciaux. […] Et si le marché américain continue à se développer, il faudra en faire aussi à Mirabel, des avions pour les États-Unis. »