Oxfam dénonce les pressions de la grande distribution sur le commerce alimentaire

En France, le géant Carrefour a réalisé 894 millions d’euros de profit en 2016 et reversé 510 millions d’euros de dividendes.
Photo: Jean-Sébastien Evrard Agence France-Presse En France, le géant Carrefour a réalisé 894 millions d’euros de profit en 2016 et reversé 510 millions d’euros de dividendes.

Les supermarchés et la grande distribution mondiale utilisent leur gigantesque puissance d’achat pour réduire les prix et faire pression sur les agriculteurs et producteurs, qui gagnent toujours moins depuis 20 ans, dénonce l’ONG Oxfam dans une étude internationale publiée jeudi.

« La grande distribution est devenue la gardienne du commerce alimentaire mondial », estime l’ONG. Celle-ci dénonce les « pressions continues » subies par les producteurs pour « qu’ils réduisent leurs coûts » tout en répondant « à des exigences de qualité des plus rigoureuses ». Oxfam demande aux supermarchés de réorienter une partie de leurs profits au bénéfice des producteurs.

Selon un calcul de l’ONG, les huit premières grandes surfaces du monde cotées en Bourse ont réalisé quelque 1000 milliards de dollars de ventes en 2016 et près de 22 milliards de profit. « Au lieu de réinvestir dans leurs fournisseurs, elles ont reversé la même année plus de 15 milliards de dollars de dividendes à leurs actionnaires », indique cette étude intitulée : « Derrière le code-barres, des inégalités à la chaîne ».

En France, le géant Carrefour a réalisé 894 millions d’euros de profit en 2016 et reversé 510 millions d’euros de dividendes. « Si l’entreprise n’avait reversé ne serait-ce que 1 % de ce montant aux ouvriers vietnamiens dans le secteur de la transformation de la crevette, plus de 14 200 d’entre eux auraient pu accéder à un revenu vital », souligne Oxfam.

La puissance d’achat du secteur, qui fait baisser continuellement les prix, exacerbe le risque de violations des droits de l’homme et des droits du travail : précarisation sans limites, enfants au travail, harcèlement sont légion dans le secteur agricole et alimentaire, résume l’ONG. Entre le milieu des années 1990 et celui des années 2010, le prix des haricots verts du Kenya a ainsi baissé de 74 %, et celui du jus d’orange brésilien de 70 %. « Cette tendance a contribué au recul des prix payés aux paysans et producteurs qui désormais recouvrent à peine le coût de production », de plus en plus d’entre eux se voyant contraints d’abandonner leurs terres ou d’accepter des travaux précaires dans de grandes plantations.

Jusqu’au paradoxe le plus « cruel », régulièrement dénoncé par des organisations internationales comme la FAO ou les associations de commerce équitable : la faim chez les paysans et les travailleurs du secteur.

L’étude illustre les disparités croissantes entre les pays sur la répartition de la valeur en étudiant un panier type contenant 12 produits, qui vont des avocats du Pérou aux tomates du Maroc, en passant par des bananes d’Équateur. Entre 1996 et 1998, les producteurs, qui touchaient en moyenne 8,8 % du prix final du panier, ne recevaient plus que 6,5 % 20 ans plus tard, en 2015. Dans le même temps, la grande distribution voyait sa part gonfler à 48,3 % du prix final, contre 43,5 % 20 ans avant.

Avec la croissance des discompteurs comme Aldi Nord, Aldi Sud et Lidl, et le rachat de Whole Foods en 2017 par Amazon, Oxfam craint une « ère nouvelle de réduction des coûts encore plus impitoyable » et une « accélération du nivellement par le bas des normes sociales et environnementales de la chaîne d’approvisionnement ».

Pourtant, Oxfam estime qu’il est « tout à fait possible » que les « paysans et travailleurs gagnent un revenu minimum vital ». « Il suffirait d’investissements minimes » pour favoriser un partage plus équitable de la valeur, selon l’étude qui préconise notamment la fixation d’un prix minimum par les pouvoirs publics pour les produits agricoles de base.

En Europe, le rapport a été diversement accueilli. La Fédération française du commerce a préféré ne pas réagir officiellement. Parmi les distributeurs allemands, le numéro un du pays, Edeka, a sèchement rejeté les « résultats et allégations d’Oxfam », dont il juge l’étude « pas transparente et incompréhensible ». Aldi et Lidl ont, en revanche, mis en valeur leurs actions et leur engagement en faveur des producteurs dans la chaîne d’approvisionnement.

En Grande-Bretagne, l’association British Retail Consortium a salué les « recommandations d’Oxfam » en soulignant des engagements déjà pris pour améliorer la vie des communautés locales et la transparence de la chaîne alimentaire.