Décrochage à la Trump

«Le problème est surtout qu’on ne sait pas vraiment où Donald Trump veut en venir, qu’on a l’impression que toute cette bagarre est surtout destinée à son électorat», disait un courtier.
Photo: Alex Wroblewski / Getty Images / Agence France-Presse «Le problème est surtout qu’on ne sait pas vraiment où Donald Trump veut en venir, qu’on a l’impression que toute cette bagarre est surtout destinée à son électorat», disait un courtier.

En aérodynamique, le décrochage est une perte de portance. Aux commandes sans autres compétences politiciennes, le président Trump vient de franchir cet angle à partir duquel les appuis font place à l’appel du vide.

On le sent désormais à Wall Street. Certes, la Bourse est davantage un marché d’émotions qu’un temple de la rationalité. Mais la dernière salve contre la Chine, puis les images de tous ces enfants séparés de leurs parents ayant de criminel le fait d’être des migrants illégaux ont créé un schisme.

Pliant sous les tensions commerciales allant en grandissant, Wall Street accumule les séances de baisse. Au-delà de l’incertitude paralysant les investissements, le fameux « marché » est plongé dans sa peur la plus profonde, soit celle de se retrouver devant l’imprévisibilité. L’inquiétude est réelle, l’incertitude est réelle, lit-on dans les commentaires des boursicoteurs. « Le problème est surtout qu’on ne sait pas vraiment où Donald Trump veut en venir, qu’on a l’impression que toute cette bagarre est surtout destinée à son électorat », disait un courtier. Même au Sénat, où la colère se voulait quasi unanime, le secrétaire au Commerce, Wilbur Ross, a fait face à une politique commerciale protectionniste qui sème le « chaos » et menace l’économie américaine, peut-on lire dans un texte de l’Agence France-Presse. « Vous menacez les emplois américains et vous détruisez les marchés, à la fois étrangers et intérieur, des entreprises américaines quels que soient leur taille et leur secteur », a résumé l’influent sénateur républicain Orrin Hatch, de l’Utah.

Déjà que la riposte des partenaires commerciaux traditionnels des États-Unis vise les États constituant la base électorale de Donald Trump, on en a surtout contre les sanctions kamikazes du président. S’attaquer à 50 milliards de dollars de produits importés de la Chine, soit à peine 0,5 % du PIB chinois, peut, au demeurant, prendre la forme d’une tactique de négociation. Mais répliquer aux mesures de représailles en menaçant de tarifs pour 200 milliards d’importations additionnelles, pour en rajouter sur un autre 200 milliards s’il y avait rétorsion, relève de l’inconscience. Comme si l’économie américaine était immunisée contre une telle escalade.

Il faudrait en parler aux Boeing, Caterpillar, Deere et autres grandes multinationales voyant en la Chine leur plus grand potentiel de croissance. Il faudrait aussi en parler à toutes ces entreprises américaines subissant les pressions à la hausse sur le prix des métaux, des matériaux, des matières agricoles et des produits importés. À tous ces consommateurs américains qui vont devoir assumer une partie de ces hausses. Il faudra expliquer en quoi une récession mondiale sera bénéfique aux États-Unis.

Il a été écrit qu’avec une économie frôlant son plein potentiel et son plein-emploi, le protectionnisme et la stimulation économique à grande échelle de Donald Trump feront sentir leur effet amplificateur sur la devise américaine, sur l’inflation et, par ricochet, sur les taux d’intérêt, dont la hausse attendue serait plus prononcée. Et leur effet de rétroaction sur les dépenses de consommation, sur les déficits, sur l’endettement, public et privé, et sur la valorisation boursière. Des menaces que la Réserve fédérale évoque depuis peu, dans son Livre beige. S’ajoute le risque inflationniste accru venant de la progression des cours pétroliers et des pressions haussières sur les salaires. La guerre commerciale enclenchée ne fait qu’ajouter à la liste de mauvaises politiques appliquées au mauvais moment.

Mais il fallait entendre, mardi, les grands patrons de ces multinationales, principales bénéficiaires de la réforme fiscale et de l’assouplissement réglementaire de M. Trump, prendre leurs distances face à la « politique » migratoire du locataire de la Maison-Blanche. Piloté par Jamie Dimon, p.-d.g. de la première banque américaine JPMorgan Chase, le lobby patronal Business Roundtable avait auparavant vivement dénoncé l’isolationnisme commercial pratiqué par le gouvernement et la multiplication de sanctions sous forme de tarifs.

Et il était pathétique de voir American Airlines et United Airlines être contraintes de prendre leurs distances et se défendre d’être potentiellement utilisées à leur insu pour transporter les enfants migrants séparés de leur famille.