La mondialisation sera plus forte que Trump, selon Pascal Lamy

«S'il y a un pays qui a contribué à la globalisation du monde et qui en a profité, ce sont bien les États-Unis», observe Pascal Lamy, l'ancien patron de l'OMC. 
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse «S'il y a un pays qui a contribué à la globalisation du monde et qui en a profité, ce sont bien les États-Unis», observe Pascal Lamy, l'ancien patron de l'OMC. 

Donald Trump ne comprend rien au commerce international et tente, consciemment ou non, de casser l’interdépendance économique qui s’est établie entre les pays, estime l’ancien directeur général de l’OMC Pascal Lamy. Mais la réalité sera plus forte que le président américain et en viendra à bout.

Rarement a-t-on autant parlé de commerce international qu’en cette ère de présidence américaine de Donald Trump, a observé en entrevue au Devoir l’ancien grand patron de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en marge de la Conférence de Montréal, qui se tient dans la métropole jusqu’à jeudi. « Ces histoires étaient réputées très ennuyeuses et réservées aux spécialistes. C’est devenu un sujet grand public parce que c’est un spectacle permanent. »

L’annonce, le weekend dernier, de l’atteinte d’un consensus au sommet du G7 à La Malbaie, tout de suite renié par le président américain au milieu d’un déluge d’insultes contre son hôte, Justin Trudeau, n’a pas surpris Pascal Lamy. « C’est la démonstration que cet homme n’est capable de fonctionner que dans un mode bilatéral. Dès qu’on est plus, ça devient tout de suite trop compliqué pour lui. Et puis, lorsqu’on discute en multilatéral, le seul moyen de rester la vedette est de faire un clash. En bilatéral, Trump peut avoir le rôle principal et se présenter comme le plus grand, le plus beau, le plus fort… Ce sont les méthodes de la téléréalité appliquées à la politique internationale. »

À l’évidence, le président ne comprend rien à la réalité du commerce international au XXIe siècle. « Trump est profondément convaincu que la mondialisation a permis au reste du monde de profiter de l’Amérique. Cela n’a aucun sens sur le plan économique et c’est d’autant plus absurde que s’il y a un pays qui a contribué à la globalisation du monde et qui en a profité économiquement, ce sont bien les États-Unis. » Cette vision, dit Pascal Lamy, lui vient de son passé de promoteur immobilier, « qui consiste essentiellement à acheter pour pas cher et revendre cher. Dans son monde, s’il y a un déficit commercial, c’est qu’on se fait voler par les autres ».

La réalité contre Trump

Avec son protectionnisme et son travail de sape des accords commerciaux, dit-il, le président américain tente, consciemment ou non, de casser les chaînes de valeurs qui font fi désormais des frontières, de même que casser les institutions responsables de leur bon fonctionnement. « Mais je pense que le système va résister. […] Nous sommes arrivés à un stade, en matière d’interdépendance des processus de production de biens et de services, qui rend probablement la démondialisation trop coûteuse pour qu’elle se produise. »

Cette résistance au travail de démolition de Donald Trump de l’économie mondialisée viendra d’abord des entreprises et des travailleurs concernés qui sauront ensuite se faire entendre par leurs élus politiques, prédit Pascal Lamy. Cela pourrait d’ailleurs bientôt se produire dans le secteur de l’auto, dont la production est fortement intégrée entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. « Trump utilise actuellement l’argument de la sécurité nationale pour court-circuiter le Congrès, mais cela ne pourra pas durer éternellement. Il s’apprête à imposer des tarifs dans l’automobile, alors que l’industrie américaine n’en veut pas. Or, cette industrie dispose quand même d’une certaine influence au Congrès. »

Si les États-Unis continuent de tourner le dos à la réalité économique, les autres pays poursuivront simplement leur chemin sans eux. Pascal Lamy en veut pour exemple ce projet de traité commercial du Partenariat transpacifique qui, à l’initiative du Japon, est finalement allé de l’avant à onze plutôt qu’à douze après que le président Trump eut claqué la porte. « Ce que les Japonais ont fait, avec le PTP à onze, c’est contourner Trump. » Le départ des États-Unis n’est pas parvenu non plus à faire capoter l’Accord de Paris sur les changements climatiques. « La Californie y est même restée. »

Critiques justifiées

Pascal Lamy ne nie pas que la mondialisation peut être « douloureuse » pour une partie de la population. « C’est particulièrement le cas dans les pays où les systèmes sociaux sont plus faibles, comme aux États-Unis. » En fait, « les vertus comme les défauts qu’on prête à la mondialisation sont ceux qu’on attribue au capitalisme ».

[...] s’il y a un pays qui a contribué à la globalisation du monde et qui en a profité, ce sont bien les États-Unis

 

Le patron de l’OMC de 2005 à 2013 admet aussi que toutes les plaintes qu’on entend contre la Chine ne sont pas infondées. « Contrairement à ce que l’on entend dire, les Chinois ne trichent pas à l’OMC. Le problème est que les règles n’y sont plus adaptées à leur réalité. » Pascal Lamy pense notamment à « l’État et ses subventions qui occupent encore une place majeure dans le modèle d’affaires chinois. C’est une caractéristique qui doit cesser. On ne peut pas ne pas discipliner le recours aux subventions publiques ».

Mais cela doit, selon lui, impérativement se faire dans un forum multilatéral comme l’OMC. « Le risque, pour le reste du monde, est que les Américains et les Chinois se mettent d’accord dans une espèce de troc mercantiliste et que la Chine échappe ainsi à une contrainte qui viendrait du système. »

Pour le reste, Pascal Lamy ne craint pas outre mesure que Donald Trump fasse école. « Je n’en vois pas de signe. Pour qu’il fasse des émules, encore faut-il qu’il réussisse. Et on n’en est pas encore là. »

4 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 13 juin 2018 00 h 36

    Mais évidemment

    que Trump ne comprend rien au multilatéralisme... il ne sait pas compter au-delà de 2: moi et je (me and I).... même pas «me, myself and I». Ce serait intellectuellement impossible dans son cas.

  • Raynald Blais - Abonné 13 juin 2018 03 h 32

    La scène

    « Ces histoires [de commerce international] étaient réputées très ennuyeuses et réservées aux spécialistes. C’est devenu un sujet grand public parce que c’est un spectacle permanent. »

    M. Pascal Lamy, en attirant l’attention sur la personnalité de M. Trump, se distingue pourtant des nombreux gérants d’estrade qui font du commerce international un spectacle permanent. Car lui, s’il le fait, c’est pour divertir. Il est tout de même l’ancien grand patron de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Et lorsque la salle se vide, il rejoint les spécialistes ennuyés par l’état de la plus grande économie d’hier qui risque aujourd’hui d’emporter dans sa chute tous les pays qui l’ont appuyée par intérêt pendant son long règne.

    Si le commerce international est devenu un spectacle permanent, c’est un peu grâce à lui, lui qui réserve l’essentiel du sujet aux coulisses du pouvoir, hors de l’entendement des spectateurs.

  • Donald Thomas - Abonné 13 juin 2018 07 h 51

    Perplexe

    On nous vante beaucoup la mondialisation. Le fameux « 1% » continue de s'enrichir et détient maintenant 82% de la richesse mondiale. Alors, je comprends leur engouement pour la mondialisation. Par contre, sur le site de Radio-Canada ce matin je lis « (Des employés de l'usine d'Alstom à Sri City, en Inde) construiront les trains du REM pour 2 $ l'heure en Inde ». Alors je me dis que, peut-être, la mondialisation ne profite pas à tout le monde également. Pour Pascal Lamy, cependant, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je conclue qu’il ne travaille pas à d'Alstom à Sorel-Tracy…

  • Claude Bariteau - Abonné 13 juin 2018 09 h 26

    L'enjeu est plutôt le positionnement des États-Unis.

    M. Lamy aborde le positionnement des États-Unis à partir de biais chez le Président Trump. C'est une erreur analytique pour faire valoir les vertus de l'OMC.

    De son analyse, il conclut que « (l)e risque, pour le reste du monde, est que les Américains et les Chinois se mettent d’accord dans une espèce de troc mercantiliste et que la Chine échappe ainsi à une contrainte qui viendrait du système. »

    La Chine veut revoir le cadrage mondial de l'économie pour mieux s'y affirmer avec Shanghai comme centre financier. Le Président Trump et ses conseillers économiques ont compris qu'il est plus stratégique de s'associer à une économie-monde régionale en ébulltion qu'à des regroupements au total en compétition avec les États-Unis. D'où sa froideur au regroupement sous l'égide du Japon, son attitude au dernier G-7, ses positions sur le financement de l'OTAN et ses attaques sur les Nations Unies et divers organismes mondiaux.

    En revanche, il fait les beaux-yeux aux deux Corées et salue très bas la Chine à Singapour, un centre capitaliste d'envergure. Il fait de même avec la Russie et d'autres chefs d'État. Il n'y a pas de bilatéralisme, mais d'un réalignement de l'ordre mondial depuis la fin de l'engouement capitaliste suscité par la Chute du Mur de Berlin, un produit d'une Guerre Froide active après l'entente de Yalta à la fin à la Deuxième Guerre mondiale.

    Depuis, plusieurs guerres se sont déployées et l'ordre international prôné par l'OMC connaît des ratés.

    Ça n'a rien à voir avec une lecture axée sur les biais imaginé du Président Trump. Ces biais servent plutôt de parade pour mettre au point un tremplin de pour relancer l'économie américaine. Le « first America », le « first China » et le « first russia » dessinent le nouvel ordre.

    Le pétro-Canada, dans ce contexte, va redevenir nationaliste et le Québec aura un peewee provincial à sa tête qui composera avec ce pays devenu grand pollueur.