Les sacrifices dont on ne parle (presque) pas

Changer sa garde-robe ou prendre une bière le samedi soir pouvait soudainement attendre, quand chaque dollar comptait, raconte Simon Bédard.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Changer sa garde-robe ou prendre une bière le samedi soir pouvait soudainement attendre, quand chaque dollar comptait, raconte Simon Bédard.

Pour découvrir la face cachée du monde des entreprises en démarrage, Le Devoir vous présente Le mythe start-up, un balado qui franchit chacune des étapes du véritable parcours d’un entrepreneur, ici à travers l’histoire du cofondateur de Clinia.ca, Simon Bédard. Dans le sixième et dernier épisode diffusé jeudi, les sacrifices qui se cachent derrière les histoires romancées.

À l’époque où il travaillait chez L’Oréal Canada, Simon Bédard a goûté à la vie d’un salarié « ordinaire ». Au salaire garanti, à l’horaire stable, aux avantages sociaux. Lorsqu’il a choisi de se lancer tête première dans le monde de l’entrepreneuriat, il savait qu’il allait devoir mettre une croix sur certains acquis, mais il n’aurait jamais pu prévoir que sa vie basculerait à ce point.

« Tu n’as aucune idée des sacrifices que tu vas avoir à faire lorsque tu te lances en affaires. Tu peux le lire, tu peux en entendre parler […], mais c’est assez unique à chacun », raconte-t-il dans le sixième et dernier épisode du Mythe start-up.

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Dans l’immédiat, il a dû renoncer à des sorties ou à des biens matériels. Changer sa garde-robe ou prendre une bière le samedi soir pouvait soudainement attendre, quand chaque dollar comptait. « Lorsque tu retombes à un faible salaire, ou à pas de salaire du tout, tu n’as pas le choix de revoir tes priorités », fait-il remarquer.

De l’avis de la plupart des entrepreneurs, le plus grand sacrifice est cependant humain. Simon explique qu’il est parfois difficile d’être sur la même longueur d’onde que ses proches, qui se demandent pourquoi il a renoncé aux avantages d’un emploi stable ou ce qui l’oblige à travailler à son entreprise un vendredi soir, par exemple.

« Quand tu as ta start-up, ton projet, ça devient central et tu ne peux pas prendre ça à la légère », dit-il.

« Tu fais juste me décourager »

Les sacrifices des jeunes entrepreneurs constituent bien souvent un sujet tabou dans le monde de l’entrepreneuriat. Les histoires d’entrepreneurs à succès qui tentent de révolutionner le monde remplissent les pages des journaux — y compris Le Devoir —, mais le revers de la médaille fait rarement les manchettes.

« Je l’ai vu autour de moi, ça a détruit des couples, ça a détruit des familles, des finances personnelles ont été ruinées aussi. Il faut donc sérieusement y réfléchir », souligne Marc-Antoine Ducas, président de la compagnie Netlift qui a été le mentor de plusieurs entrepreneurs québécois.

La directrice générale de la Fondation Montréal inc., Liette Lamonde, a également pu constater à quel point l’entrepreneuriat peut creuser un fossé entre un entrepreneur et sa famille.

« Une jeune femme m’a même raconté qu’elle avait dit à sa mère : “Là, maman, je ne te parlerai pas pour les six prochains mois parce que je suis en train de lancer une entreprise, et que ça me tient à coeur. Tu ne comprends pas ce que je fais, et chaque fois que je t’en parle, tu fais juste me décourager. Et je n’ai pas besoin de ça.” »

L’accumulation du stress, qu’il soit de nature financière ou autre, peut avoir de graves conséquences sur certains entrepreneurs. Un sondage dévoilé en début d’année par le Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ) indique que 71,5 % des entrepreneurs interrogés ont dit faire face à un niveau élevé de détresse psychologique, et que ceux et celles qui sont en affaires depuis moins de cinq ans sont les plus touchés.

Selon l’étude, 11,1 % des entrepreneurs souffrent de dépression modérée et 6,6 %, de dépression sévère. « Cela peut paraître élevé puisque, à titre indicatif, 12,2 % de la population québécoise souffre d’un épisode dépressif au cours de sa vie », souligne le RJCCQ.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces résultats, mais le sondage offre quelques indices : 43 % des entrepreneurs interrogés travaillent plus de 50 heures par semaine et moins du tiers d’entre eux prennent plus de deux semaines de vacances par année.

« Cette étude met en lumière un aspect trop peu connu de l’entrepreneuriat, a déclaré en janvier le p.-d. g. du RJCCQ, Monsef Derraji, en insistant sur l’importance de briser l’isolement des entrepreneurs. Il est temps de prendre au sérieux une telle problématique et de tenter d’y apporter des solutions. »