La guerre commerciale canado-américaine en sept questions

Les États-Unis disent que leurs industries de l’acier et de l’aluminium sont menacées par la surproduction sur les marchés internationaux et que, pour les défendre, ils doivent se protéger des importations étrangères, rappelle Krzysztof Pelc.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Les États-Unis disent que leurs industries de l’acier et de l’aluminium sont menacées par la surproduction sur les marchés internationaux et que, pour les défendre, ils doivent se protéger des importations étrangères, rappelle Krzysztof Pelc.

Les États-Unis ont levé, vendredi, l’exemption dont bénéficiaient jusqu’à présent le Canada, le Mexique et l’Union européenne face aux tarifs douaniers américains dans l’acier et l’aluminium. Outré, Ottawa a qualifié ces tarifs d’illégaux et promis de frapper son voisin de représailles d’une valeur équivalente. Paradoxalement, cela pourrait bien être le Canada qui se placerait ainsi en contravention des règles commerciales internationales plutôt que les États-Unis de Donald Trump.

Les explications du professeur de sciences politiques et expert en commerce international de l’Université McGill Krzysztof Pelc.


Le Devoir : Donald Trump dit vouloir se défendre contre la surproduction d’acier et d’aluminium subventionné chinois. Pourquoi s’en prend-il, alors, aux exportations des autres pays ?    

 

Krzysztof Pelc : Il est vrai que l’acier et l’aluminium chinois ne comptent que pour environ 2 % des importations américaines. Mais ce que les États-Unis disent, c’est que leurs industries de l’acier et de l’aluminium sont essentielles à leur sécurité nationale, qu’elles sont menacées par la surproduction sur les marchés internationaux et que, pour les défendre, ils doivent se protéger des importations étrangères.

Les États-Unis prétendent donc se défendre contre l’effet nocif de la Chine sur les marchés mondiaux en élevant une barrière autour de leur pays. Ottawa et d’autres gouvernements accusent les États-Unis de se placer ainsi en violation du droit commercial international. Qu’en est-il vraiment ?

Il se trouve que les États-Unis se servent d’une exception qui confère une très grande marge de manoeuvre et qui permet à un pays de définir lui-même en quoi consiste sa sécurité nationale. Il y a très peu de moyens, pour les autres partenaires commerciaux, de contester cela. Chose étrange, les États-Unis usent d’une exception complètement hors normes, mais qui demeure légale, à moins que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ne dise le contraire, ce qui n’arrivera pas. Cette exception n’avait jusqu’à présent presque jamais été utilisée en vertu d’une sorte d’entente voulant que personne n’y touche, du fait justement que cette disposition est autojustificatrice. Ce tabou vient d’être rompu par les États-Unis.

Et que dire des représailles promises pour le 1er juillet par le Canada ?

Je dirais que la réaction immédiate du Canada, comme de l’Europe, est justifiée, mais pourrait être jugée illégale, parce qu’il y a une façon de faire les choses à l’OMC. Elle implique qu’on présente d’abord une plainte à l’OMC et qu’on attende qu’elle rende son jugement. Il faut toujours attendre d’avoir l’autorisation officielle avant d’exercer des représailles, sans quoi les contre-mesures sont hors jeu.

Et il faut habituellement combien de temps pour obtenir une telle permission de représailles d’un tribunal comme l’OMC ?

C’est un système assez lent. Il faut en moyenne deux ans et demi. C’est la grande tragédie de l’affaire. Les États-Unis ont poussé leurs partenaires commerciaux les plus proches à recourir à des mesures en rupture avec les règles.

Le Canada n’en est pas à son premier conflit commercial avec son voisin américain, notamment dans le bois d’oeuvre. Pourquoi Ottawa dit-il aujourd’hui que c’est le pire qu’on ait connu depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ?

La différence est que le conflit dans le bois d’oeuvre se passe entièrement à l’intérieur des règles de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et de l’OMC. Cette fois-ci, on est complètement hors jeu. On assiste vraiment à quelque chose de sans précédent en matière légale. La dernière fois qu’on a vu ce genre de comportement, c’était dans les années 1930. Et on sait à quoi cela a conduit. Ce genre d’unilatéralisme est extrêmement dangereux. Pas tant pour le marché de l’acier ni pour les consommateurs ou l’industrie de l’auto, non. Pour le système de coopération internationale qui nous régit depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le système de règlement des différends de l’OMC est le tribunal international qui a connu le plus grand succès qu’on connaisse. J’irais même plus loin. Je dirais que le système commercial international est la tentative la plus ambitieuse et franchement la plus réussie d’encadrement légal des interactions entre les pays. Au coeur de la création de ce système, les États-Unis sont aujourd’hui ceux-là mêmes qui essaient de le démanteler.

Quel impact aura ce conflit commercial sur le sommet du G7 à La Malbaie, la semaine prochaine ?

Le G7 est un mécanisme très informel de coordination où les pays membres cherchent à se mettre d’accord sur des objectifs communs. Dans ce cas-ci, cela risque d’être difficile de trouver des accords, à moins que ce soit l’occasion d’un déblocage. La tendance du gouvernement Trump est de faire de grandes menaces, d’attendre d’avoir obtenu une concession, souvent symbolique, et de faire ensuite volte-face en affirmant avoir gagné. Le sommet du G7 pourrait être l’endroit où cette concession symbolique pourrait être faite aux États-Unis. Elle pourrait porter sur la modernisation de certaines règles de l’OMC.

En conclusion, seriez-vous porté à être plutôt optimiste ou pessimiste à l’égard de la guerre commerciale en cours ?

Je suis inquiet parce qu’on a quand même franchi un cap. Les mesures qui ont été annoncées sont vraiment quelque chose de sans précédent. Par contre, je suis rassuré par le fait que le gouvernement Trump a tendance à changer d’idée 100 fois par heure. Si j’avais à parier, je dirais que les États-Unis feront marche arrière d’ici deux semaines. Tout simplement parce que les élections américaines de mi-mandat s’en viennent et que le coût politique de cette guerre va devenir très élevé. Ils vont s’en rendre compte dans les jours à venir.