Ottawa imposera des sanctions sur des produits américains

Des sanctions d’Ottawa de 16,6 milliards viseront des produits américains importés au Canada.
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Des sanctions d’Ottawa de 16,6 milliards viseront des produits américains importés au Canada.

Contre des mesures punitives « illégales » et « contre-productives » imposées par Washington sur l’acier et l’aluminium, le gouvernement fédéral a déployé jeudi sa réplique commerciale la plus sévère depuis la Deuxième Guerre mondiale avec des sanctions de 16,6 milliards qui viseront des produits américains importés au Canada.

Ottawa, qui lance une consultation de deux semaines, a confectionné deux listes de produits potentiellement ciblés : une première liste tournant autour de l’acier fera l’objet d’une surtaxe de 25 % alors qu’une deuxième, qui va des sacs de couchage au papier hygiénique en passant par les tuyaux en aluminium et les stylos, se situera à 10 %.

Les tarifs sur les produits choisis entreront en vigueur le 1er juillet.

« Ces tarifs sont inacceptables. Au cours des 150 dernières années, le Canada a été le partenaire le plus solide des États-Unis », a affirmé le premier ministre Justin Trudeau en faisant le décompte de tous les conflits au cours desquels les Canadiens et les Américains « se sont battus côte à côte ».

« Le Canada achète plus d’acier américain que tout autre pays au monde. Nous comptons pour la moitié des exportations américaines », a ajouté M. Trudeau, qui a donné une conférence de presse avec la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland. « Nous devons croire que le bon sens finira par triomphera. Mais malheureusement, les mesures prises aujourd’hui par le gouvernement américain ne semblent pas aller dans cette direction. »

La ministre Freeland a dit que les tarifs canadiens seraient en vigueur jusqu’à ce que Washington élimine les siens et que ceux-ci contreviennent directement aux règles de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ottawa a d’ailleurs l’intention de lancer des procédures en vertu de l’article 20 de l’ALENA et de l’organe de règlement des différends, à l’OMC, et travaillera étroitement avec l’Europe.

Fin de l’exemption

En mars, le Canada, le Mexique et l’Europe ont d’abord été exemptés des sanctions américaines sur l’acier et l’aluminium, mais le gouvernement Trump a signalé jeudi matin que cette protection ne tient plus.

Lors d’une conférence avec des journalistes, le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, a fait un lien avec les négociations de l’Accord de libre-échange nord-américain. « En ce qui concerne le Canada, le Mexique, vous vous souviendrez que le report dépendait de l’issue des discussions sur l’ALENA », a-t-il dit selon les médias américains. « Ces discussions prennent plus de temps que ce que nous avions espéré. »

Invité à dire si le fédéral entre en guerre commerciale avec Washington, M. Trudeau a répondu qu’« on dit depuis longtemps qu’on était prêt à tout ». Ottawa travaille depuis un certain temps sur la liste des produits visés, a précisé Mme Freeland.

Le bras de fer soudain survient à l’approche d’une réunion importante : en marge du G7, des dirigeants de pays producteurs ont l’intention de se réunir à Montréal les 3 et 4 juin pour un « sommet de l’aluminium ». Le rendez-vous comptera notamment des Américains, des Japonais et des Européens, lesquels doivent discuter d’un certain nombre d’enjeux, comme la surcapacité dans l’industrie.

Huit alumineries québécoises qui appartiennent à Rio Tinto, Alcoa et Alouette comptent pour environ 60 % de la capacité des installations nord-américaines, indique la grappe AluQuébec sur son site Internet. Le secteur emploie 10 000 personnes et représente 20 000 emplois indirects.

L’industrie canadienne de l’acier, pour sa part, compte environ 23 000 emplois directs.

Réactions négatives

L’annonce de Washington a déclenché un concert de critiques dans les milieux politiques, industriels et syndicaux. Selon l’Association de l’aluminium du Canada, par exemple, la décision « aura des effets négatifs sur la chaîne de valeur intégrée de l’aluminium en Amérique du Nord ». Les exportations canadiennes d’aluminium vers les États-Unis totalisent environ 5,6 milliards, ce qui veut dire que la sanction de 10 % ajoutera plus de 500 millions aux coûts de l’industrie américaine. Le vrai problème est celui de la surcapacité en Chine, a indiqué son président, Jean Simard.

Le directeur québécois des Métallos, Alain Croteau, a indiqué que les mesures américaines « entraîneront des répercussions économiques de chaque côté de la frontière ».

Aux États-Unis, l’institut américain de la bière, qui représente des brasseurs comme Molson Coors, s’est insurgé contre les tarifs sur l’aluminium. Son président et chef de la direction, Jim McGreevy, a estimé qu’il s’agissait d’une nouvelle taxe de 347 millions $US qui frappe l’industrie américaine de la bière, dont une partie de la production s’effectue avec des canettes.

Tout compte fait, les tarifs punitifs de Washington vont toucher une infime partie de la production économique canadienne, a fait valoir l’équipe d’économistes de la Banque TD. « Les sanctions sont susceptibles d’avoir un effet direct très mineur sur l’activité économique, l’emploi et l’inflation dans les pays concernés », a-t-elle écrit. Cependant, l’impact pourrait être plus important si les tarifs douaniers finissaient par miner la confiance et retarder des investissements.

Les produits américains touchés par des représailles

Tabac, jeans, bourbon : la liste des produits pour l’UE

 L’Union européenne a promis de taxer lourdement des dizaines de produits américains, dont le tabac, le bourbon, les jeans ou les motos. La liste d’articles emblématiques établie par la Commission cible dans certains cas des États américains, souvent agricoles, ayant voté pour Donald Trump en 2016. Il s’agit de produits fabriqués sur le territoire américain et non pas vendus par les marques américaines.
 

Acier, fruits et fromages pour le Mexique


« Le Mexique imposera des mesures équivalentes sur divers produits », dont certains aciers, des fruits et des fromages, a annoncé dans un communiqué le ministère de l’Économie. Le Mexique est le principal acheteur d’aluminium américain et le deuxième acheteur d’acier américain.

Des dizaines de produits pour le Canada

 

Les produits assujettis aux contre-mesures seront sélectionnés à partir des dizaines de produits répartis entre deux catégories. Ceux de la première, tournant autour de l’acier, seront assujettis à une surtaxe de 25 % ou à une mesure similaire visant à restreindre le commerce. Ceux de la deuxième — allant des sacs de couchage au papier hygiénique en passant par les tuyaux en aluminium et les stylos — seront assujettis à une surtaxe de 10 % ou à une mesure similaire visant à restreindre le commerce. Ces contre-mesures s’appliqueront seulement aux produits originaires des États-Unis.

L'aluminium et l'acier au pays

Le montant allant jusqu’à 16,6 milliards que le Canada entend imposer en surtaxes ou en d’autres mesures similaires visant à restreindre le commerce, sur des importations d’acier, d’aluminium et d’autres produits provenant des États-Unis, représente le total des exportations canadiennes en 2017 d’acier et d’aluminium vers les États-Unis.

L’industrie canadienne de l’acier emploie directement plus de 25 000 personnes. L’industrie de l’aluminium abrite quelque 10 000 emplois directs et 20 000 emplois indirects. Le Québec compte neuf des dix alumineries au Canada. En plus des grands transformateurs, plus de 1400 entreprises sont actives dans le domaine de la transformation. En 2017, les exportations québécoises d’aluminium vers les États-Unis représentaient près de 7 milliards de dollars et près de 90 % de l’ensemble des exportations québécoises d’aluminium. La même année, les exportations québécoises de produits sidérurgiques et de produits en acier vers les États-Unis représentaient respectivement 787 millions et 291 millions de dollars.

Exemples de produits visés par les sanctions canadiennes

Les surtaxes canadiennes vont entrer en vigueur à partir du 1er juillet. Des tarifs de 25 % seront imposés sur des produits industriels de fer ou d’acier, alors que des tarifs de 10 % seront imposés sur une foule de produits de consommation.

 

Exemples de marchandises qui pourraient être visées par une surtaxe de 25 %
 

- Fer et aciers non alliés en lingots ou autres formes primaires, dont des produits laminés, des barres et du fil.

- Aciers inoxydables en lingots ou autres formes primaires, dont des produits laminés, des barres et du fil.

- Autres aciers alliés en lingots ou autres formes primaires, dont des produits laminés, des barres et du fil.

- Tubes et tuyaux d’acier, dont ceux utilisés pour les oléoducs, gazoducs et autres.

 

Exemples de marchandises qui pourraient être visées par une surtaxe de 10 %
 

- Produits alimentaires, dont le yogourt, le café torréfié, certains plats cuisinés et des préparations en conserve.

- Produits du sucre et de sirop d’érable, dont le caramel, des sucreries sans cacao et des chocolats en tablettes, barres ou bâtons.

- Autres produits alimentaires, dont la pizza et quiche, concombres, confiture de fraises et diverses purées de fruits.

- Des condiments comme la sauce de soja, le ketchup, la moutarde préparée, les vinaigrettes et les sauces.

- Des préparations pour soupes, l’eau embouteillée et le whisky.

- Des produits d’hygiène personnelle, dont les laques pour cheveux, les crèmes de rasage, le savon et le papier hygiénique.

- Des produits d’entretien ménager comme ceux pour parfumer ou pour désodoriser les locaux et le détergent pour lave-vaisselle.

 

Une foule d’autres produits d’usage personnel, pour la maison ou pour l’extérieur, ainsi que de nombreux objets fabriqués en aluminium figurent aussi sur la liste publiée en ligne par le gouvernement fédéral.