Vente d'AECON: bienvenue aux investisseurs (sauf chinois)

Un employé d’AECON surplombe, du haut de son élévateur à ciseaux, l’aéroport Pearson, à Toronto.
Photo: Tobin Grimshaw Associated Press Un employé d’AECON surplombe, du haut de son élévateur à ciseaux, l’aéroport Pearson, à Toronto.

Ottawa avait, paraît-il, de bonnes raisons de s’opposer à la vente d’AECON à une société d’État chinoise. Mais ces raisons ne sont pas toutes claires ni avouables, apparemment.

Le gouvernement fédéral a finalement opposé son veto, mercredi soir, à l’acquisition de la compagnie canadienne de construction AECON par le géant China Communication Construction Co (CCCC) pour 1,5 milliard $CAN.

Considérée comme la plus grande entreprise canadienne cotée en bourse de son domaine, avec un chiffre d’affaires annuel de presque 3 milliards et 12 000 employés, AECON a été fondée au Québec, où la compagnie a entre autres travaillé à l’aéroport de Dorval, à la tour de Radio-Canada et au Complexe Desjardins. Devenue vraiment grande avec l’achat, en 1999, d’une entreprise quatre fois plus grosse qu’elle (BFC), à laquelle on devait notamment la Voie maritime du Saint-Laurent, la Place Ville-Marie et la tour du CN à Toronto, AECON est toujours restée concentrée au Canada, mais y est devenue experte en matière de partenariat public-privé, ce qui lui a notamment valu d’être associée à la construction de la route 407 à Toronto, à la modernisation de la centrale nucléaire de Darlington en Ontario, à des travaux au chantier naval d’Halifax, à l’installation de réseaux de fibres optiques, à l’aménagement d’installations militaires et l’amènera sur le chantier du Réseau électrique métropolitain (REM) à Montréal.

Accueillie à bras ouverts par le conseil d’administration et les actionnaires d’AECON qui n’avaient pas trouvé meilleur acheteur, la CCCC est d’une tout autre taille. Forte d’un chiffre d’affaires de 89 milliards et de 120 000 employés, elle est considérée comme l’une des plus grandes compagnies de construction et d’ingénierie au monde. Mais aussi, et même surtout, elle est chinoise et contrôlée à 63 % par le gouvernement de parti unique.

Menace à la sécurité nationale

Dès son annonce, cet automne, la transaction s’est attiré plusieurs critiques au Canada.

Pour les concurrents canadiens d’AECON, son acquéreur venait avec une réputation entachée de corruption et bénéficiait de l’avantage déloyal de pouvoir compter sur l’aide de l’État chinois.

Pour plusieurs observateurs, dont deux anciens directeurs des services canadiens du renseignement, le danger était surtout de voir les Chinois (et leur gouvernement) en profiter pour s’approprier des savoir-faire et des technologies d’importance stratégique, tant sur le plan commercial que militaire.

AECON et son acheteur se sont défendus autant qu’ils ont pu en faisant notamment valoir que leur transaction n’était rien d’autre qu’une décision d’affaires comme il s’en prend des milliers dans le monde chaque année et qui allait donner un fantastique élan à la compagnie canadienne. Ils ont aussi fait remarquer que l’expertise d’AECON relevait plus du maniement de la pelleteuse et de la bétonnière que de l’invention de technologies de pointe. Quant aux centrales nucléaires Candu sur lesquelles la compagnie travaille, elle n’en détient pas la technologie et la Chine en a déjà plusieurs exemplaires.

Pékin n’a pas caché son irritation devant ces attaques, son ambassadeur au Canada, Lu Shaye, qualifiant même l’hostilité systématique contre les sociétés d’État chinoises d’« immorale ».

Manifestement très ennuyé par la question, Ottawa a reporté de plusieurs mois le moment fatidique de rendre sa décision.

Le Canada avait déjà bloqué d’autres transactions, notamment lorsque la minière anglo-australienne BHP Billiton avait voulu acheter contre son gré Potash Corp pour 40 milliards en 2010, mais Ottawa avait aussi permis l’acquisition de la pétrolière canadienne Nexen par une société d’État chinoise (CNOOC) en 2013. Plus récemment, le gouvernement Trudeau a donné, l’an dernier, le feu vert à la vente de deux compagnies de technologies de pointe : la montréalaise ITF Technologies, spécialisée en optique, et la vancouvéroise Norsat International, fournisseur de systèmes de communication par satellite pour la garde côtière canadienne et l’armée américaine, à deux compagnies chinoises, dont l’une est détenue en partie par l’État chinois.

Épidémie de grippe

Jeudi, le premier ministre Trudeau a fourni peu d’explications sur la décision de son gouvernement de bloquer l’acquisition AECON. Il a seulement assuré qu’on avait écouté attentivement l’avis des experts et que la priorité avait été accordée à la protection de la sécurité nationale. À La Presse canadienne, il a semblé suggérer qu’on avait notamment voulu garder au Canada le contrôle d’un secteur industriel clé.

Il ne pouvait pas ne pas penser à ce moment-là à l’impact que cette décision pourrait avoir sur les chances de succès de son projet déjà mal engagé d’accord commercial avec la Chine. « Quel dommage », s’est exclamé l’ambassadeur Lu. « Cela va sûrement envoyer un signal négatif, particulièrement aux investisseurs chinois intéressés par le Canada. »

D’aucuns ont fait remarquer que la décision d’Ottawa montre qu’on a surtout cherché à ne pas énerver l’imprévisible président américain, Donald Trump, en plein affrontement commercial avec la Chine et alors que le Canada essaie tant bien que mal de convaincre les États-Unis de ne pas saboter l’ALENA.

On souligne également que le Canada n’est pas le seul à se montrer plus suspicieux à l’égard des investisseurs chinois. Les États-Unis et l’Australie comptent parmi les pays qui ont entrepris le resserrement de leurs règles en matière d’investissements étrangers.

Cette tendance, qu’un expert a qualifiée, jeudi, dans le Globe and Mail, d’épidémie mondiale « de grippe » contre la Chine, s’explique sans doute en partie par l’agacement grandissant que ce pays suscite dans les économies de marché, avec ses sociétés d’État et son économie dirigée. Mais il y a sans doute aussi, aux États-Unis comme chez leurs alliés économiques, le sentiment d’assister à l’ascension de la future première puissance économique mondiale et le désir, plus ou moins avoué, de la freiner plus que de l’aider.