Se rapprocher de la réalité avec l’économie comportementale

L’économie comportementale recense les ressorts et travers cognitifs auxquels sont systématiquement soumis les humains, comme la loi du moindre effort, la mentalité de troupeau ou l’influence immense des normes sociales.
Photo: Joe Raedle Getty Images Agence France-Presse L’économie comportementale recense les ressorts et travers cognitifs auxquels sont systématiquement soumis les humains, comme la loi du moindre effort, la mentalité de troupeau ou l’influence immense des normes sociales.

L’effondrement des marchés financiers, il y a dix ans, et la terrible crise économique qui s’en est suivie ont été perçus, par plusieurs, comme un brutal retour sur terre pour la science économique. Depuis, et bien que les vieilles habitudes soient tenaces, certains économistes se sont ouverts à d’autres théories, et des pouvoirs publics y ont trouvé de nouveaux moyens d’action. Deuxième article d’une série de trois.

Petit matin gris du mois d’avril. Cours d’économie à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke. Une trentaine d’étudiants du baccalauréat écoutent leur professeur. Derrière lui, il y a un écran où l’on cherche en vain les habituelles courbes d’utilité, modèles de régression linéaire et autres références à l’élasticité des prix. À la place, il est question de toutes ces fois que la raison humaine rompt avec la logique rationnelle ainsi que de la façon d’utiliser ces failles pour inciter les individus à prendre de meilleures décisions dans leur propre intérêt et celui de la société. Bienvenue dans le nouveau cours d’économie comportementale ECN122.

De son propre aveu, leur professeur, François Delorme, est un pur produit de la science économique classique. Après des études, le nez dans les formules mathématiques, il a oeuvré à titre d’économiste pendant plus de 30 ans dans les hautes sphères du ministère des Finances à Ottawa, d’Industrie Canada ainsi que de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). « Je m’y suis rendu compte que, si le calcul différentiel et intégral permet de gonfler l’ego des enseignants, il n’a que peu de rapport avec ce qu’un économiste doit faire dans son travail de tous les jours hors les murs universitaires. » Il a aussi vu que, bien que fort utiles pour comprendre certains phénomènes économiques, les théories classiques, basées sur le principe que les individus seraient des acteurs rationnels maximisant leur intérêt économique, avaient besoin d’aide pour toutes les fois où les gens ne se comportent justement pas de façon rationnelle.

La rencontre avec l’économie comportementale a été pour lui une révélation, au point de vouloir y consacrer un cours complet. Née du mariage entre l’économie, la psychologie et la sociologie, cette approche recense justement les ressorts et travers cognitifs auxquels sont systématiquement soumis les humains, comme la loi du moindre effort, la mentalité de troupeau ou l’influence immense des normes sociales. Fort de ce savoir, on cherche ensuite la meilleure façon dont les pouvoirs publics, par exemple, pourraient structurer les choix auxquels sont confrontés les individus au quotidien — en matière de consommation, de finances personnelles ou encore de mode de vie — de manière à ce que leurs failles de raisonnement les amènent naturellement à choisir la meilleure option pour eux.

Soif des étudiants

Ce nouveau cours de François Delorme fait partie d'une tendance qui se développe encore lentement dans les départements de sciences économiques au Québec et au Canada. « On sent une soif des étudiants. »

Camille Lajoie a eu un coup de foudre pour l’économie comportementale, au point d’avoir hâte aujourd’hui de finir son bac pour y consacrer une maîtrise. « Je suis très maths, précise pourtant l’étudiante, qui a fait ses sciences au cégep. Mais l’économie arrive à des moments où l’enjeu central n’est plus la rigidité des prix, mais des comportements humains qui ne sont pas totalement rationnels. »

Bien qu’il sente la réticence de certains professeurs plus traditionnels, son camarade, Olivier Normandeau-Naud, ne voit pas cette nouvelle branche de la science économique comme le rejet des théories classiques, mais plutôt comme une façon de mieux comprendre les parties de la réalité qui leur échappent. « J’ai l’image en tête d’un coffre à outils dans lequel il n’y aurait que des marteaux et auquel on viendrait ajouter un tournevis. »

Alex Héroux-Messier a simplement l’impression de se rapprocher de la vraie vie. Ayant déjà travaillé dans une banque, il a vu de ses propres yeux comment, au moment de contracter un prêt, les clients tenaient souvent beaucoup plus compte des paiements qu’ils auraient à faire chaque mois que du coût final qu’ils auraient à assumer. Lors d’un passage à l’université du ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão, l’étudiant lui a demandé s’il avait pensé s’inspirer de l’économie comportementale pour améliorer les politiques publiques. « Avec les milliards qu’on dépense chaque année en santé, je suis convaincu que deux ou trois experts dans le domaine parviendraient facilement à trouver des moyens d’améliorer l’efficacité des programmes et de trouver des économies. »

Le gouvernement a besoin de vous

Rendue plus loin dans ses études, Patricia Côté vient de terminer, à l’Université de Sherbrooke, une maîtrise consacrée à l’économie comportementale et à l’environnement. « L’environnement est un bon exemple de domaine où la plupart des gens ont la volonté de bien faire, mais où leurs choix ne le reflètent souvent pas. » En Allemagne, raconte-t-elle, où chaque ménage est amené à choisir sa source d’approvisionnement électrique, il a suffi de mettre, sur les formulaires, les énergies renouvelables comme option par défaut pour faire passer leur taux d’adoption de 7 % à 70 % même si elles étaient un peu plus chères. Au Québec, dit-elle, il suffirait de mettre en place un affichage uniforme et clair de l’impact environnemental de cette chemise importée de Chine ou de cette grosse cylindrée pour que les consommateurs ne considèrent pas seulement leurs prix.

Avec les milliards qu’on dépense chaque année en santé, je suis convaincu que deux ou trois experts dans le domaine parviendraient facilement à trouver des moyens d’améliorer l’efficacité des programmes

Ce matin-là, la deuxième moitié du cours avait été réservée à un fonctionnaire débarqué d’Ottawa. Il venait dire aux étudiants que leur gouvernement avait besoin d’économistes comme eux qui savaient compter et analyser des données économiques, mais qui s’étaient penchés aussi sur le fonctionnement parfois surprenant de la raison humaine. L’économie comportementale est encore jeune dans le secteur public, leur a-t-il dit, mais elle y est promise à un bel avenir.