Les leçons de la Grande Récession, ou savoir réinventer les règles du jeu

Dix ans ont passé depuis la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, l'effondrement des marchés financiers et la crise économique de 2008.
Photo: Stan Honda Agence France-Presse Dix ans ont passé depuis la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, l'effondrement des marchés financiers et la crise économique de 2008.

L’effondrement des marchés financiers, il y a dix ans, et la terrible crise économique qui s’en est suivie ont été perçus, par plusieurs, comme un brutal retour sur terre pour la science économique. Depuis, et bien que les vieilles habitudes soient tenaces, certains économistes se sont ouverts à d’autres théories, et des pouvoirs publics y ont trouvé de nouveaux moyens d’action. Premier article d’une série de trois.

« C’est l’éternel combat entre Julie Payette et Maxime Bernier », résume l’économiste Pierre Fortin dans son style souvent coloré. D’un côté, il y a ceux, comme en témoignait récemment l’ancienne astronaute canadienne devenue gouverneure générale, qui ont une foi profonde dans la science et qui sont prêts à la suivre où que les faits les mènent. De l’autre, il y a les idéologues, comme le député conservateur, qui cherchent avant tout la confirmation de leur vision du monde et « dont tu sais d’avance la réponse qu’ils vont donner à n’importe quelle question ».

« Remarquez, on retrouve aussi cette posture idéologique dans une certaine gauche, observe l’économiste émérite de l’Université du Québec à Montréal. Mais dans la confrérie des économistes, l’idéologie dominante est basée sur l’idée que le gouvernement, c’est mauvais. »

Le retour de l’État

La réaction en chaîne déclenchée par l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis en 2007, qui allait notamment entraîner l’effondrement des marchés financiers l’année suivante et provoquer ensuite la pire crise économique mondiale de l’après-guerre, a quand même secoué les bases de ce consensus et forcé le retour à l’avant-scène d’une conception plus interventionniste de l’État.

« Les banques centrales ont démontré une belle capacité de réaction et d’action concertée », observe Paul Beaudry, professeur à la Vancouver School of Economics de l’Université de la Colombie-Britannique. Lorsqu’elles sont arrivées au point où elles ne pouvaient plus baisser leur taux d’intérêt plus bas parce qu’il était à zéro, « elles ont su trouver de nouveaux moyens pour stimuler encore plus la croissance et l’emploi » en dépit des critiques de certains courants conservateurs, qui craignaient une spirale inflationniste qui ne s’est jamais matérialisée.

Les gouvernements, de leur côté, se sont montrés plus timorés. Une fois les premiers plans de relance d’urgence adoptés, plusieurs ont essayé de retourner aussi vite que possible à l’équilibre budgétaire. Cet empressement traduisait une crainte légitime des déficits, admet Jean Boivin, ancien conseiller spécial puis sous-gouverneur à la Banque du Canada durant ces années et aujourd’hui chef de la recherche pour la plus grande firme d’investissement privée au monde, BlackRock, à Londres. Il reflétait aussi la tension politique entre une vision conservatrice du rôle de l’État et le soudain besoin d’une approche plus interventionniste. « On s’est retrouvés dans certains cas, notamment aux États-Unis, avec une banque centrale qui pesait sur la pédale d’accélérateur alors que le gouvernement pesait sur la pédale de frein. »

Pris de court par la crise, les économistes et les agences de surveillance se sont soudainement mis à s’intéresser au fonctionnement interne de la boîte noire que représentaient jusque-là les marchés financiers pour eux ainsi que leurs impacts sur l’économie réelle. « Souvent, les théories existaient déjà, c’est seulement qu’on y prêtait peu attention », dit Jean Boivin d’approches comme l’économie comportementale, qui s’inspire de la psychologie et s’attaque au concept central de la science économique traditionnelle de l’acteur rationnel.

Le bol de punch

Bien forcés d’admettre que le démantèlement de la réglementation financière mise en place au lendemain de la Grande Dépression des années 20 et 30 n’avait pas eu que du bon, les pays du G20 ont aussi cherché à remettre en place des barrières de sécurité contre, notamment, la défaillance des plus grandes banques. L’un des bons côtés de ces nouvelles règles financières, dit Paul Beaudry, est qu’elles ne nécessitent pas l’intervention des pouvoirs publics pour freiner un comportement à risque. « Tout le monde est content, en période d’expansion économique et financière, y compris les plus vulnérables. Les gouvernements ne veulent pas être ceux qui débarquent dans la fête pour enlever le bol de punch. »

Ayant été un des artisans des nouvelles règles financières, avec l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, Jean Boivin voit d’un mauvais oeil les demandes d’assouplissement du gouvernement américain de Donald Trump. « Plusieurs de ses mesures ont été définies dans l’urgence sans qu’on puisse les tester. Il est normal qu’on veuille y faire un peu de ménage. Mais dans ce cas, on sent moins une volonté de ralentir le rythme et de faire le point qu’un désir de reculer. »

Pour le moment, les marchés financiers gardent encore fraîchement en mémoire le traumatisme qu’ils ont vécu après la faillite de Lehman Brothers, survenue en septembre 2008. C’est la seule explication, selon lui, à leur soif anormale pour les obligations gouvernementales et autres placements sécuritaires en dépit de leurs rendements faméliques. « Ils restent beaucoup plus prudents qu’ils l’auraient été autrement. Mais comme toujours, le souvenir de la crise finira par s’effacer. »

La génération Lehman Brothers

L’un des endroits où la dernière crise a laissé sa marque, c’est dans les départements de science économique, rapporte Paul Beaudry. Ou du moins sur toute une génération d’étudiants. Pour les plus jeunes, l’événement appartient à l’histoire économique qu’ils n’ont pas vraiment connue, mais qu’ils doivent apprendre. Pour les plus vieux, qui sont à la maîtrise et au doctorat, l’impact de la Grande Récession sera beaucoup plus grand encore. « Chaque génération d’économistes reste marquée par les événements importants survenus durant leur formation », dit le professeur. Les origines de la crise, l’interaction entre les différents facteurs économiques impliqués, le rôle des pouvoirs publics… « sont au coeur de leurs recherches ».

L’important, dit Pierre Fortin, serait que ces étudiants n’écoutent pas trop leurs professeurs tellement attachés à l’élégance de leurs formules mathématiques et de leurs modèles théoriques qu’ils en oublient de les confronter à la réalité parfois frustrante du monde qu’ils sont censés aider à expliquer. « Parce qu’il faut bien l’admettre : l’économie, c’est une branche de la sociologie. »