Inquiète des tensions protectionnistes, la BCE s’accorde un sursis

Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi

La Banque centrale européenne a brossé jeudi un tableau assombri fait de « modération » de la croissance et d’« aggravation » des menaces protectionnistes, pour s’abstenir de toute indication sur l’abandon de son vaste soutien à l’économie.

Les observateurs avides de connaître l’échéance des prochaines mesures en seront pour leurs frais : « Le moment décisif viendra en juin… ou juillet », résume Carsten Brzeski, d’ING Diba, pour qui la BCE « invente de nouvelles manières de s’acheter du temps ».

Mario Draghi, le président de l’institution, a en effet adopté un ton plus pessimiste qu’auparavant, Washington étant susceptible d’imposer dans les prochains jours des droits de douane sur l’acier et l’aluminium à l’Europe. Les tensions commerciales relèvent certes encore de « la rhétorique », mais il reste à voir « ce qu’elles vont produire » et surtout « l’étendue des représailles », a alerté l’Italien. « Ce qui est certain, c’est que ces événements ont un effet profond et rapide sur la confiance » des milieux économiques, susceptible d’« affecter à son tour les perspectives de croissance », a-t-il mis en garde, en écho à la récente série d’indicateurs décevants dans la zone euro.

À quelques jours de la publication du PIB du premier trimestre pour l’ensemble de la zone, mercredi prochain, « quasiment tous les pays ont expérimenté, à des degrés divers, une modération ou une perte de dynamique dans la croissance », a souligné M. Draghi.

De telles déclarations pourraient suggérer un « changement déguisé dans l’évaluation des risques par la BCE », a commenté Holger Schmieding, économiste chez Berenberg Bank. La BCE ne sait pas encore s’il s’agit d’une faiblesse momentanée de la demande, d’un phénomène saisonnier ou bien d’un début de ralentissement « après plusieurs trimestres de croissance plus élevée que prévu ».

L’évaluation de la conjoncture a occupé une bonne partie de la réunion du conseil des gouverneurs, au point qu’il « n’a pas été question de politique monétaire », a assuré le président de la banque centrale.

La BCE a réitéré sa « confiance » dans les chances de voir « converger » l’inflation vers l’objectif fixé par son mandat, soit un niveau proche mais inférieur à 2 % à moyen terme. Il est néanmoins trop tôt pour crier victoire : l’augmentation des prix a certes connu un frémissement en passant de 1,1 % en février à 1,3 % en mars, mais elle est restée calée à 1 % en excluant les matières premières et l’énergie, soit les composantes les plus instables de cet indicateur.

Dans ce contexte, l’institution de Francfort a maintenu comme attendu ses taux directeurs au plus bas et confirmé jusqu’en septembre, et « au-delà si nécessaire », son programme de rachats de dettes publiques et privées, le « QE », à un rythme de 30 milliards d’euros par mois. La BCE a aussi réaffirmé qu’elle relèverait ses taux « bien après » l’abandon du QE, une séquence gravée dans le marbre dont tout le monde attend désormais de connaître le calendrier. « L’incertitude mondiale fait qu’il est difficile pour la Banque centrale européenne de trouver le bon moment et la bonne vitesse pour mettre fin à sa politique monétaire expansionniste », constate Marcel Fratzscher, le directeur de l’institut de conjoncture DIW.

Les analystes s’efforcent désormais de savoir si la BCE tranchera en juin, comme veut le croire ING Diba, ou en juillet, comme s’y attend la banque LBBW. L’institution disposera dans sept semaines d’un nouveau jeu de projections de croissance et d’inflation à l’horizon 2020, lui donnant une « meilleure idée de la faiblesse des données économiques ou du début d’un ralentissement », selon Carsten Brzeski.

Quelle que soit sa volonté de garder des marges de manoeuvre, la BCE ne pourra pas éternellement tergiverser et devra abandonner le QE d’ici la fin de l’année « pour des raisons à la fois opérationnelles et politiques », souligne pour sa part Gilles Moec, chez Bank of America Merrill Lynch. Si la situation le permet, l’institution pourra annoncer au tournant de l’été la sortie graduelle de son programme de rachat de dettes, mais aussi préciser à quel moment elle relèvera ses taux, ce qu’elle n’a plus fait depuis 2011. La majorité des économistes tablent pour l’heure sur mi-2019 au plus tôt.