L’Autorité des marchés financiers prend au sérieux le virage technologique

«Notre objectif était simple: constater comment il est facile de créer un jeton, et nous permettre de mieux identifier des failles ou des risques potentiels qui peuvent lui être associés.»
Photo: Jack Guez Agence France-Presse «Notre objectif était simple: constater comment il est facile de créer un jeton, et nous permettre de mieux identifier des failles ou des risques potentiels qui peuvent lui être associés.»

L’Autorité des marchés financiers (AMF) entend bien ne pas se laisser distancer par l’évolution de plus en plus rapide des pratiques et de la technologie dans le domaine financier. Elle est même allée jusqu’à inventer sa propre cryptomonnaie pour mieux comprendre comment cela fonctionnait.

Créée dans le Laboratoire Fintech dont s’est dotée l’Autorité il y a un an pour expérimenter les technologies montantes, sa cryptomonnaie a été surnommée à la blague l’« AMF coin » et se base, comme plusieurs autres, sur l’Ethereum, un protocole de chaînes de blocs de transactions codés et authentifiés (blockchain, en anglais) similaire au protocole Bitcoin. Mais elle ne sera jamais mise en circulation.

« Notre objectif était simple : constater comment il est facile de créer un jeton, et nous permettre de mieux identifier des failles ou des risques potentiels qui peuvent lui être associés », a expliqué lundi le président-directeur général de l’AMF, Louis Morisset, dans un discours devant le Cercle canadien.

Il faut dire que l’ascension spectaculaire, mais aussi l’extrême volatilité des cryptomonnaies a maintenant capté l’attention de tout le monde sur la planète financière. On compterait déjà plus de 1500 de ces nouvelles monnaies qui, comme il fallait s’y attendre, ont aussi désormais leurs fonds de placement (appelés cryptofonds), leurs plateformes d’échange et leurs gardiens de valeurs.

À l’Autorité, une cinquantaine des 235 demandes de renseignements réglementaires reçues ces derniers mois de la part d’entreprises fintechs visaient spécifiquement des appels publics en cryptomonnaie.

Ce n’est là qu’un exemple des nombreuses innovations technologies auxquelles l’organisme chargé de l’encadrement du secteur financier québécois et de la protection de ses clients sera de plus en plus confronté ces prochaines années, dit son chef. Le monde de la finance, comme de l’économie en général, a, bien sûr, toujours été mouvement, note Louis Morisset. « Ce qui est nouveau depuis les dernières années, c’est la vitesse à laquelle toutes ces nouvelles propositions surviennent et la force de leur impact. […] Je suis profondément convaincu que, pour demeurer efficaces et pertinents […] nous devons nous ouvrir à tous ces changements, nous les approprier, en faire partie. »

Outre son laboratoire, l’Autorité a constitué une équipe d’une soixantaine d’employés chargée de se pencher, en plus des cryptomonnaies et des chaînes de blocs, notamment sur les nouvelles plateformes de financement, les robots-conseillers financiers, les technologies appliquées à la réglementation (regtechs), l’intelligence artificielle et autres mégadonnées. On s’est aussi adjoint les services d’un comité consultatif constitué d’une douzaine d’experts externes du monde des affaires spécialisés en innovation technologique.

Toutes ces initiatives ont déjà permis, par exemple, de développer à l’interne un nouvel outil d’analyses de données en masse qui permet de détecter plus rapidement les délits d’initiés et qui a déjà mené à « plusieurs condamnations importantes », se félicite Louis Morisset. « Grâce à cet outil qui s’abreuve notamment dans les réseaux sociaux, nous faisons maintenant des rapprochements entre des individus que nous ne pouvions faire auparavant. »

Une loi attendue

L’évolution de la réalité commande aussi que des règles soient adaptées, dit le p.-d.g. de l’AMF, « d’où l’importance capitale de moderniser les lois qui encadrent le secteur financier québécois, une tâche colossale que le gouvernement, avec le projet de loi 141, est sur le point de finaliser ».

Présenté à l’automne, le projet de loi est vu par l’AMF comme l’occasion d’instaurer enfin un véritable guichet unique dans le secteur au bénéfice de l’industrie et des consommateurs. Il s’est attiré de nombreuses critiques, notamment au nom de la protection de ces derniers.

Bien que la réforme n’ait pas encore été adoptée, Louis Morisset a bon espoir qu’elle le sera avant que les élections surviennent et remettent tous les compteurs à zéro. « C’est ce qu’on souhaite, a-t-il déclaré après sa conférence lors d’un impromptu de presse. Je pense que le processus se déroule bien et que tout donne à croire que ça va aller de l’avant. »

Les différentes autorités des marchés financiers sur la scène canadienne et internationale devront aussi prendre l’habitude de partager leurs expériences et meilleures pratiques si elles veulent parvenir à suivre le rythme des changements en cours, poursuit le patron de l’AMF. Cela a amené son organisme à être l’instigateur et l’hôte, au mois de janvier à Montréal, d’une première conférence internationale sur l’utilisation des technologies dans la mise en application des lois en valeurs mobilières.