ALENA: Trudeau semble se soumettre au chantage de Trump

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, étaient de passage lundi à une usine d’aluminium de Rio Tinto au Saguenay.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, étaient de passage lundi à une usine d’aluminium de Rio Tinto au Saguenay.

Le premier ministre Justin Trudeau semble se soumettre au chantage de Donald Trump qui lie les tarifs sur l’acier et l’aluminium aux négociations de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Après avoir répété, lors de sa visite au Saguenay lundi, que l’ALENA et les tarifs américains sont deux enjeux séparés, M. Trudeau s’est contredit. « J’accepte ce que le président m’a dit, que tant qu’il y aura un accord de libre-échange en Amérique du Nord, il n’y aura pas de tarifs », a déclaré le premier ministre en point de presse. Il venait lui-même de lier les deux enjeux, tout en les présentant comme séparés. « D’aller imposer des tarifs qui vont faire mal à nos employés, à nos employeurs, à nos industries des deux côtés de la frontière, ce n’est pas comme ça qu’on va négocier un meilleur accord de l’ALENA », a-t-il déclaré.

Son homologue québécois, Philippe Couillard, a senti le besoin d’apporter tout de suite son grain de sel. « Dans la région, il y a des travailleurs laitiers qui sont inquiets, qui se demandent est-ce qu’on va servir un peu de monnaie d’échange », a souligné M. Couillard qui, manifestement, ne veut pas voir sacrifiée la gestion de l’offre pour calmer l’appétit du voisin américain. « Les fermiers laitiers, les exploitants agricoles ont déjà donné », a rappelé le premier ministre québécois, citant les accords de libre-échange récemment conclus avec l’Europe et avec les pays du Pacifique. Pas question, a insisté M. Couillard, de transférer la pression sur le secteur agricole québécois.

Jeudi, le président Trump a exempté le Canada et le Mexique des tarifs de 25 % sur l’acier et 10 % sur l’aluminium. Il a fait savoir que l’exemption était temporaire et serait à revoir selon l’issue des négociations de l’ALENA.

Dumping chinois

Le président américain a aussi demandé que le Canada et le Mexique prennent les mesures nécessaires pour éviter que du métal primaire provenant des pays touchés par ces tarifs douaniers ne contourne cette taxe en faisant entrer leur production par ces deux pays exemptés temporairement. Le premier ministre Trudeau a indiqué prendre cette question au sérieux. « J’ai souligné directement au président, et je suis content de le resouligner aujourd’hui, que nous aussi on est très préoccupés par les actions, surtout de la Chine, par rapport au dumping d’acier et d’aluminium sur le marché mondial. C’est pourquoi le Canada a depuis longtemps des barrières significatives pour empêcher que de l’acier ou de l’aluminium à bas prix viennent perturber le marché et vienne compétitionner de manière injuste avec les travailleurs, avec les industries » a-t-il précisé.

Lundi, les deux premiers ministres, qui venaient de visiter les installations du Centre technologique AP60 de Rio Tinto, à Jonquière, ont affirmé qu’ils ne baissaient pas la garde tout de suite, puisque l’exemption n’est que temporaire. Le choix du Saguenay n’était pas anodin puisque Rio Tinto, avec ces quatre usines dans cette région, produit le tiers de l’aluminium canadien. La multinationale exporte près de 80 % de sa production, qui dépasse le million de tonnes, aux États-Unis principalement pour l’industrie automobile.

Ce discours a plu au président du Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida (SNEAA), Alain Gagnon, qui représente les travailleurs de l’entreprise. « Tout est interrelié. Oui, la grosse industrie peut passer à travers une certaine taxe, mais ça a des conséquences collatérales terribles » a affirmé M. Gagnon, en ajoutant qu’il était important de démontrer de l’unité sur ce front et de faire valoir que l’aluminium canadien est « vert » et que les employés de l’industrie ont de bonnes conditions de travail.

M. Trudeau fait une tournée qui le mènera mardi à Hamilton, mercredi à Sault-Sainte-Marie, puis à Regina, en Saskatchewan.

Trump pressé d'en finir

Washington — Le président Donald Trump a fait valoir l’importance de boucler rapidement les négociations sur la nouvelle mouture de l’ALENA, lundi, lors d’un appel téléphonique avec Justin Trudeau.

Le premier ministre a appelé son vis-à-vis américain lors de sa tournée d'usines, au Saguenay, journée pendant laquelle il a aussi fait le tour des réseaux américains de télévision pour faire la promotion du libre-échange entre les deux pays.

Justin Trudeau a entendu directement de la bouche du président ce que laisse entendre son administration depuis quelque temps: les États-Unis souhaitent conclure un nouvel accord commercial d’ici quelques semaines, en raison des multiples élections qui auront lieu dans les trois pays membres de l’ALENA.

La Maison-Blanche a indiqué dans un communiqué que M. Trump avait «souligné l’importance de conclure rapidement les négociations de l’ALENA».

Selon le gouvernement Trump, cela «assurerait la vitalité des États-Unis et des industries nord-américaines», tout en «protégeant la sécurité nationale et l’économie des États-Unis».

Les États-Unis craignent que des retards supplémentaires dans les pourparlers puissent mettre en péril le processus de négociation, dans l’éventualité où le président mexicain serait défait à l’élection du 1er juillet et que le Parti républicain perdrait le contrôle du Congrès américain.

Certaines personnes qui ont travaillé sur la première version de l’ALENA doutent de la possibilité qu’un accord soit conclu d’ici le printemps — la date limite nécessaire pour que le Congrès approuve les mesures avant les élections de mi-mandat, en novembre.