Commerce international: y a-t-il encore un pilote dans l’avion?

«D’une certaine manière [M. Trump] a quelques bonnes raisons de protester contre la situation actuelle», a reconnu la directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde. 
Photo: Jose Luis Magana Associated Press «D’une certaine manière [M. Trump] a quelques bonnes raisons de protester contre la situation actuelle», a reconnu la directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde. 

Surcapacités chinoises persistantes, excédents allemands chroniques et maintenant offensive protectionniste aux États-Unis : les institutions multilatérales censées organiser le commerce international et défendre le credo du libre-échange semblent plus dépassées que jamais.

La directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, l’a reconnu : « D’une certaine manière [M. Trump] a quelques bonnes raisons de protester contre la situation actuelle », a-t-elle affirmé mercredi sur RTL, avant que le président américain ne dévoile des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium, au risque de déclencher une guerre commerciale. « Il y a des pays dans le monde qui ne respectent pas forcément les accords de l’Organisation mondiale du commerce […] on pense naturellement à la Chine, mais la Chine n’est pas le seul pays à avoir ce genre de pratique », a-t-elle ajouté, reconnaissant implicitement que les règles du commerce mondial de ces trente dernières années n’étaient plus respectées.

« C’est effectivement le “consensus de Washington” qui est remis en cause. Aujourd’hui, on n’est plus persuadés que l’ouverture des frontières soit bénéfique », a expliqué à l’AFP Ludovic Subran, chef économiste chez l’assureur-crédit Euler Hermes, en référence aux dogmes néolibéraux appliqués dès les années 1980 pour lever les barrières au commerce.

Du coup, les institutions internationales sont la cible des critiques, en commençant par l’OMC, chargée en théorie de réguler les échanges mondiaux et d’arbitrer les éventuels conflits. « Il y a un problème de gouvernance mondiale », a expliqué à l’AFP un habitué des grandes négociations commerciales, sous le couvert de l’anonymat. « Le bon outil devrait être l’OMC, mais elle a laissé la Chine développer ses excédents sans respecter ses engagements », a-t-il ajouté, pointant notamment les subventions à l’industrie de la seconde économie mondiale.

Jennifer Hillman, ancienne membre de l’OMC, s’est demandé si le but de M. Trump n’était pas finalement « de créer une crise au sein » de cette organisation, « voire de préparer le terrain pour un retrait américain ».

D’autant que les États-Unis ont mis des bâtons dans les roues de cette institution basée à Genève, freinant le processus de nomination au sein de la juridiction d’appel de l’OMC et allongeant ainsi les délais. Or c’est vers l’OMC, sorte de juge de paix des conflits commerciaux, que pourraient se tourner les pays qui s’estiment lésés par les mesures de M. Trump. « Les États-Unis pourraient être en train de se servir de cette longue file d’attente pour ne jamais devoir se mettre en règle », a ajouté Mme Hillman, dans une intervention à l’Atlantic Council à Washington.

Quant aux autres institutions multilatérales, elles n’ont pas obtenu beaucoup plus de résultats. Le G20 s’est certes emparé du sujet du protectionnisme lors de son sommet d’il y a deux ans en… Chine, avec la création d’un « forum mondial » sur les surcapacités dans l’acier chargé d’évaluer les efforts des États et piloté par l’Organisation de coopération et de développement économiques. Le secrétaire général, Ángel Gurría, est intervenu cette semaine pour en rappeler l’existence, mais en reconnaissant lui aussi que les « capacités excédentaires sont les causes principales de la crise actuelle » autour de l’acier et que les progrès sont insuffisants.

Concernant l’Allemagne, pays souvent fustigé par M. Trump, « la situation est différente », a nuancé le négociateur cité plus haut. « Leurs excédents respectent les règles et ils sont aussi le reflet de la compétitivité de ce pays », a-t-il souligné.

Quand elle était encore ministre à Bercy, Mme Lagarde avait déjà reproché ces excédents à ses partenaires allemands. Le FMI, Bruxelles et la France appellent régulièrement Berlin à dénouer les cordons de la bourse. « Il n’est pas normal […] qu’un pays ait des excédents de 9 % sans que ses partenaires demandent qu’ils soient aussi corrigés », a récemment affirmé le commissaire européen Pierre Moscovici.

« Quand vous avez une économie super compétitive depuis des années, pourquoi devriez-vous renoncer à votre avance ? Il aurait fallu être plus malin et les inciter à investir pour le bien de leur propre pays », juge M. Subran. Ce message a peut-être commencé à porter ses fruits : l’excédent commercial allemand a reculé l’an dernier pour la première fois en huit ans, sur fond d’importations records.