Morneau dit préparer l’avenir

Le ministre des Finances, Bill Morneau, remet à une greffière de la Chambre des communes son troisième budget, que certains ont qualifié de féministe.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le ministre des Finances, Bill Morneau, remet à une greffière de la Chambre des communes son troisième budget, que certains ont qualifié de féministe.

L’économie canadienne se porte mieux, mais le ministre des Finances, Bill Morneau, a choisi de ne pas en profiter pour arrimer ses déficits à ses promesses électorales. Les libéraux de Justin Trudeau ont décidé de consacrer la totalité des revenus excédentaires à une myriade de mesures progressistes, renonçant définitivement à un retour à l’équilibre budgétaire à temps pour l’élection et coupant du même coup l’herbe sous le pied du Nouveau Parti démocratique.

Pour 2018-2019, les revenus d’Ottawa totaliseront 323,4 milliards de dollars, en hausse de 4,5 % par rapport à l’année courante, tandis que les dépenses s’élèveront à 338,5 milliards (+2,9 %), pour un déficit de 18,1 milliards une fois comptabilisé le coussin pour imprévus de 3 milliards. Par la suite, les déficits anticipés s’élèveront à 17,5 milliards en 2019-2020, puis à 16,9 milliards, à 13,8 milliards et enfin à 12,3 milliards en 2022-1923. En 2015, les libéraux avaient plutôt promis des déficits « modestes » de 10 milliards par année et un retour à l’équilibre en 2019.

Pourtant, le solde d’Ottawa aurait pu s’améliorer de beaucoup cette année grâce à l’embellie économique. La croissance a généré des revenus supplémentaires de 3 milliards pour l’année qui se termine le 31 mars prochain, de 3,6 milliards pour 2018-2019 et de 9,7 milliards pour les trois années subséquentes. Or, Ottawa annonce dans son budget des réinvestissements équivalents ou supérieurs pour chacune de ces cinq années.

« Nous avons dit depuis le début que nous devions investir dans les Canadiens », a expliqué le ministre Morneau au cours de sa conférence de presse. « Les investissements que nous avons faits immédiatement, comme l’Allocation canadienne pour enfants, […] ont eu les effets désirés. Les investissements à long terme, tels que ceux en infrastructure, auront des impacts positifs à long terme. Nous nous demandons maintenant ce que nous devons faire pour le très long terme. Les investissements que nous faisons aujourd’hui [hier] sont pour le bien-être de notre pays à très long terme. »

La part du lion de ces réinvestissements est octroyée aux autochtones, qui recevront 4,8 milliards de dollars supplémentaires sur cinq ans, dont 1,4 milliard dès 2018-2019. Cette somme servira notamment à bonifier les services à l’enfance autochtones et les services de santé. Les sciences et la recherche ne sont pas en reste, obtenant 3,9 milliards sur cinq ans, notamment pour augmenter les enveloppes des divers conseils subventionnaires. Enfin, l’aide étrangère du Canada gonflera de 2 milliards de dollars sur cinq ans, en particulier pour venir en aide aux femmes et aux filles. Le gouvernement libéral, qui avait été attaqué par les conservateurs à cause de sa décision de financer la contraception et l’avortement à l’étranger, loin de plier en remet, doublant l’aide consacrée à la santé sexuelle des femmes.

Le chef conservateur déplore les choix de Justin Trudeau. « Il avait promis [en campagne électorale] que le déficit serait de 6 milliards de dollars cette année. Il est 300 % plus élevé que cela. C’est assurément un gouvernement irresponsable », a souligné Andrew Scheer.

Le NPD pillé

Ce troisième budget du gouvernement Trudeau se démarque par la multitude de petites mesures visant à ajuster des programmes déjà existants. Ainsi, la Prestation fiscale pour le revenu de travail, un crédit d’impôt remboursable encourageant les gagne-petit à rester sur le marché du travail, est rebaptisée et devient automatique. Ottawa pense ainsi faire bénéficier de ce programme 300 000 contribuables de plus. Comme promis, l’Allocation canadienne pour les enfants est pleinement indexée. Le congé parental fédéral — qui ne s’applique pas au Québec — est modifié afin d’encourager les pères à s’en prévaloir. Ottawa prend acte de l’arrivée massive de demandeurs d’asile à la frontière canado-américaine en injectant une somme de 173 millions de dollars sur deux ans pour traiter plus vite les demandes et renforcer la sécurité.

Le nouveau chef du NPD, Jagmeet Singh, pourrait être découragé de se faire voler certains de ses thèmes de campagne électorale. Il milite pour l’instauration d’un régime d’assurance-médicaments similaire à celui du Québec ? Ottawa annonce la création d’un conseil consultatif pour envisager la mise en place d’un tel programme. M. Singh réclame la taxation des plateformes de commerce en ligne ? Le ministre Morneau accorde 3 millions de dollars par année à Statistique Canada pour chiffrer le commerce numérique afin de mieux s’y attaquer par la suite. Il promet de combattre les inégalités ? Le budget Morneau propose une multitude de mesures pour restaurer l’égalité hommes-femmes, notamment une loi sur l’équité salariale et un incitatif financier pour que les femmes accèdent aux lucratifs métiers de la construction.

Mais Jagmeet Singh n’est pas démonté, au contraire. « Le gouvernement ne propose pas un plan, il annonce un mirage. Il n’y a pas un seul dollar d’investissement pour mettre en place un programme d’assurance-médicaments », rappelle-t-il. Loin de craindre de se faire voler sa plateforme électorale, M. Singh soutient qu’il aurait aimé être imité par les libéraux. « J’adorerais que le gouvernement me vole mes idées. Ça me plairait parce que ce n’est pas une affaire personnelle. »

L’évitement fiscal, autre thème cher au NPD, est aussi dans ce budget. Ottawa abolit une mesure — la création de pertes artificielles par des institutions bancaires permettant ensuite de mettre à l’abri du fisc d’autres revenus — qui à elle seule générera pas moins de 560 millions de dollars par année. D’autres mesures contre l’évitement permettront de récupérer, espère Ottawa, 184 millions en cinq ans. Le Bloc québécois comme le NPD estiment que ces mesures ne sont pas assez énergiques.

Les libéraux ne tentent pas seulement de plaire aux néodémocrates avec ce troisième budget. Ils espèrent aussi apaiser les conservateurs en modifiant radicalement leur réforme fiscale visant les entreprises privées. Le volet sur les investissements passifs, qui suscitait le plus de critiques, est simplifié. Ottawa utilise une voie différente pour arriver, assure-t-on, au même résultat d’équité. « Nous avons beaucoup écouté », a plaidé M. Morneau. Au total, cette réforme, qui comporte d’autres volets, dont la fin de la répartition des revenus entre membres d’une même famille, rapportera aux coffres fédéraux un demi-milliard de dollars en 2019-2020 et près d’un milliard trois ans plus tard.

Libre-échange coûteux

Le budget Morneau ne contient par ailleurs aucune mesure concrète pour faire face aux changements fiscaux envisagés par le gouvernement de Donald Trump et ayant le pouvoir d’attirer des capitaux aux États-Unis. Le ministre Morneau a indiqué qu’il serait prématuré de le faire étant donné que les États-Unis n’ont pas encore finalisé leur proposition.

Ceux qui s’opposent à la signature du Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), un accord de libre-échange avec 10 pays de la zone pacifique, auront une raison supplémentaire de le faire avec le budget 2018 : on y apprend qu’il fera perdre à Ottawa un demi-milliard de dollars par année en tarifs douaniers.

Les provinces seront contentes d’apprendre qu’elles recevront un montant forfaitaire cette année de 150 millions pour les aider à traverser la crise des opioïdes. Ottawa pense que quelque 4000 décès ont été attribuables à l’usage d’opioïdes en 2017 au pays.

La taxe sur le tabac est pour sa part augmentée d’un dollar par cartouche de 200 cigarettes, ce qui représente un revenu supplémentaire de 165 millions. Par ailleurs, Ottawa fait en sorte que l’indexation à l’inflation de la taxe d’accise sur le tabac se fera désormais annuellement plutôt que tous les cinq ans, ce qui procurera une entrée financière ponctuelle de 495 millions pour l’année en cours et la prochaine.

Enfin, notons que le gouvernement n’abandonne toujours pas son idée de mettre en place une instance neutre qui organiserait à la place des télédiffuseurs un débat des chefs lors de l’élection. Ottawa n’a pas encore décidé ce qu’il voulait faire, mais il accorde une somme de 6 millions de dollars pour le faire.

Le Bloc québécois a déploré de son côté l’absence de mesures spécifiques pour le Québec, notamment pour la Davie.

2 commentaires
  • Marguerite Paradis - Inscrite 28 février 2018 08 h 05

    « LES FEMMES ACQUISES»

    Partout il est reporté que « les femmes » sont des électrices « acquises » au parti libéral fédéral de Trudeau. N'est-ce pas comme cela que commence la violence auprès des personnes en les considérant comme « acquises »?

  • Serge Pelletier - Abonné 28 février 2018 11 h 10

    Mais...

    Mais, yé beau, yé beau, yé beau... Pis, yé dont beau... qui disent. Le restant, bof! se sont les autres qui paieront.