La Caisse de dépôt a le vent dans les voiles

En 2009, au moment de sa nomination, le choix de l’homme d’affaires canadien Michael Sabia comme p.-d.g. de la Caisse de dépôt et placement avait soulevé l’indignation. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En 2009, au moment de sa nomination, le choix de l’homme d’affaires canadien Michael Sabia comme p.-d.g. de la Caisse de dépôt et placement avait soulevé l’indignation. 

En mars 2009, la Caisse de dépôt et placement du Québec, incarnation financière de la Révolution tranquille, n’est pas dans son meilleur état. Elle vient de perdre le quart de son actif dans la crise financière, se remet de l’affaire des papiers commerciaux, fonctionne sous une présidence intérimaire, voit le Parti québécois demander une commission parlementaire… La nomination de Michael Sabia en rajoute une couche. La décision soulève l’indignation chez certains (« de la provocation ! »), des interrogations chez d’autres (« a-t-il le profil socio-économique ? »).

Michael Sabia en est aujourd’hui à son troisième mandat, renouvelé une première fois en 2013 — avec la bénédiction du Parti québécois alors au pouvoir — et une deuxième en février 2017. Survol du chemin parcouru : partie d’un actif net de 120 milliards de dollars en 2009, la Caisse en compte maintenant 299 milliards, une somme qui comprend des investissements de 43 milliards au Québec, où ses placements ont augmenté de 50 % en cinq ans. Elle a enregistré un rendement de 9,3 % l’an dernier, un peu mieux que son indice de référence, et de 10,2 % sur cinq ans.

« Je crois qu’il a fait un bon travail », résume Claude Lamoureux, qui a dirigé Teachers, l’énorme caisse de retraite des enseignants de l’Ontario, de sa création en 1999 jusqu’en 2007. Il connaît son parcours : Teachers a déjà été un actionnaire important de Bell Canada, dirigée jusqu’en 2008 par Michael Sabia. Les relations entre les déposants de la Caisse et l’institution ont subi des changements depuis neuf ans, dit-il. « Les relations étaient loin d’être roses. Ce n’est pas uniquement le travail de M. Sabia, mais de toute une équipe. »

Priorités

Fondée en 1966 avec un seul déposant — la Régie des rentes du Québec —, la Caisse en compte maintenant une quarantaine, parmi lesquels figurent aussi les employés du secteur public, l’industrie de la construction et des fonds d’assurances comme la SAAQ et la CSST.

Au jour 1 de sa présidence, le 13 mars 2009, Michael Sabia donne une conférence de presse d’une heure et quart pendant laquelle il dresse les grandes lignes de ce qu’il entend faire : revoir la gestion du risque et les stratégies de placement et travailler de près avec les déposants.

Oui, les pertes ont été importantes. Par conséquent, nous avons du travail à faire. Mais nous le ferons en bâtissant sur l’expertise et les connaissances de la Caisse.

 

Selon lui, il faut trouver de « meilleures façons de communiquer avec le grand public ». Il évoque aussi le rôle que joue la Caisse au Québec et veut voir « comment la Caisse pourrait bénéficier du dynamisme des moyennes entreprises du Québec tout en améliorant nos rendements ».

Deux semaines plus tard, Bernard Drainville, député du Parti québécois dans Marie-Victorin, publie dans Le Devoir une lettre grinçante dans laquelle il parle d’une « erreur historique » du gouvernement Charest. « Le choix de Michael Sabia est d’autant plus contestable que son parcours dans le monde des affaires a été tout sauf étincelant, écrit-il. De plus, alors que la Caisse a besoin d’un président qui connaît le placement et la gestion du risque, Michael Sabia n’a aucune expertise reconnue en ces domaines. »

Depuis au moins 2013, quand le mandat de M. Sabia a été reconduit, M. Drainville a une autre opinion. « Il faut être singulièrement de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que Michael Sabia a fait le travail et le fait brillamment. J’ai eu tort. Il m’a agréablement surpris et continue de me surprendre », dit-il. La Caisse a « trouvé un équilibre » entre le rendement, l’investissement dans l’économie québécoise et la capacité de voir les occasions à l’international.

L’international

Environ 64 % des 299 milliards de dollars d’actifs que gère la Caisse sont investis à l’étranger, indiquent les plus récents états financiers, contre 42 % à la fin de 2008. La Caisse a fait un effort conscient en ce sens, dit Bernard Morency, qui a été, sous Michael Sabia, vice-président exécutif responsable des relations avec les déposants. « Ce n’est pas juste la somme en cause, mais le genre de transaction. On a toujours eu de l’immobilier, mais il y en a plus. Il y a aussi des infrastructures, des placements privés, des bureaux, etc. »

L’histoire n’est pas finie, dit Karl Moore, professeur de stratégie et d’organisations à l’Université McGill. « Ça pourrait toujours tourner au vinaigre l’an prochain. Mais si l’on présume que ça ne sera pas le cas, je trouve qu’il a très bien fait si on le compare avec l’administration précédente. » (Des observateurs ont déjà relevé dans le passé que l’administration précédente avait, elle aussi, effectué un gros travail de recentrage par rapport à l’époque antérieure.)

Tous les ans, M. Moore invite plus d’une vingtaine de p.-d.g. à venir échanger avec ses étudiants du programme MBA. Les participants, dont M. Sabia est un habitué, y consacrent une heure et demie. « Je pense que ce qu’on a vu durant le règne de Michael Sabia, c’est l’idée que la Caisse doit se mondialiser davantage pour investir intelligemment l’argent de la retraite des Québécois. Sans oublier qu’il faut aussi appuyer les entreprises québécoises. » Le PQ aurait pu lui montrer la porte, mais il ne l’a pas fait, fait-il remarquer.

REM et McInnis

Outre le débat sur les paradis fiscaux, les dernières années ont été marquées par deux grands projets, soit le Réseau express métropolitain et la cimenterie McInnis, dénoncée par les écologistes. La Caisse a indiqué mercredi qu’elle ne veut pas être un « opérateur de cimenterie » à long terme et qu’elle cherche activement des partenaires « stratégiques ». « C’est un des pires projets qu’on ait vus au Québec et la Caisse est grandement responsable du fait qu’il est allé de l’avant », dit Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada.

En même temps, la Caisse a indiqué à l’automne 2017 qu’elle place désormais les changements climatiques au centre de chaque décision d’investissement. Objectif : que l’empreinte carbone de chaque dollar investi diminue de 25 % d’ici 2025. « Au moins, il y a ce virage, un changement d’approche », dit M. Bonin, mais il affirme que la Caisse aurait pu aller plus loin.

La suite ? Il faut surveiller le REM, souligne Claude Lamoureux en évoquant un certain risque. « C’est le genre de risque qu’une organisation doit prendre parfois, même si personne d’autre ne l’a fait encore. C’est le genre de chose qui peut être payant à long terme. On verra. »

La Caisse de dépôt et placement en cinq dates

1966 La Caisse reçoit l’argent d’un premier déposant, la Régie des rentes du Québec.

1967 L’institution, dont l’actif franchit le seuil des 400 millions, met le pied dans le marché boursier avec l’achat d’actions d’Alcan.

1989 Acquisition du parc immobilier des supermarchés Steinberg.

1997 L’Assemblée nationale permet à la Caisse d’investir jusqu’à 70 % de son portefeuille sur les marchés boursiers, contre 30 % auparavant.

2008 Comme d’autres caisses de retraite, la Caisse affiche des pertes de 25 % en raison de la crise financière.