Analyse — L’or du gorille norvégien

L’athlète norvégienne Ragnhild Haga, après avoir remporté l’or en ski de fond au 10 km libre femmes la semaine dernière
Photo: Odd Andersen Agence France-Presse L’athlète norvégienne Ragnhild Haga, après avoir remporté l’or en ski de fond au 10 km libre femmes la semaine dernière

Comme chacun le sait, le succès dans les sports, comme dans toute chose, vient aux plus gros, aux plus riches et aux plus compétitifs. Ou pas.

À tous les Jeux olympiques d’hiver, tout le monde finit toujours par se demander ce que ces Norvégiens viennent faire au sommet du classement des médailles. La réponse facile est de se dire qu’ils viennent d’un pays de froid et de neige et qu’ils sont probablement tous nés avec des skis dans les pieds. Mais il y a d’autres pays nordiques, dont certains beaucoup plus riches et beaucoup plus gros. Le principe généralement admis n’est-il pas que les médailles finissent toujours par revenir à ces derniers ?

Les principaux intéressés ont le succès modeste. « On n’est pas du genre à faire les gorilles qui se frappent sur la poitrine. On sait que les choses peuvent changer rapidement et que nous devons continuer de travailler fort », a déclaré lundi au USA Today un dirigeant du comité olympique norvégien, Tore Øvrebø.

Mais quand même ! On a souvent vu des pays remporter soudainement un tas de médailles, parfois en trichant, comme les Russes aux Jeux de Sotchi, mais le plus souvent en déployant un effort financier et organisationnel extraordinaire, notamment lors de la tenue des Jeux chez eux. L’exemple souvent cité est le programme olympique britannique. Pourvu de presque 500 millions $US, il se base, comme nous le disions il y a deux semaines, sur « l’approche impitoyable de l’investisseur » et se concentre sur les disciplines et les athlètes qui ont les meilleures chances de remporter des médailles, dénichant et encadrant les talents le plus tôt possible et n’hésitant pas à abandonner un athlète, ou même un sport, à la moindre baisse de régime.

Mais le succès de la Norvège n’a rien d’une telle poussée de fièvre. Avec un peu plus de cinq millions d’habitants, elle avait accumulé, avant Pyeongchang, un total de 315 médailles dans l’ensemble des Jeux d’hiver, contre 170 pour le Canada (35 millions d’habitants), 144 pour la Suède (10 millions d’habitants) ou encore 279 pour le géant américain (327 millions d’habitants).

Certains feront valoir que les athlètes norvégiens se spécialisent dans des disciplines, comme le ski de fond, où il est possible de remporter plusieurs médailles, ce que peuvent difficilement faire des pays comme le Canada, dont le sport national est le hockey. On pourrait leur répondre que le Canada a aussi ses sports généreux en médailles, comme le patinage de vitesse courte piste, le ski acrobatique et autres sports de glisse issus des X Games. Quant à la Norvège, on pourrait ajouter qu’elle a aussi remporté des médailles en ski alpin, en biathlon, en patinage de vitesse, en saut à ski, en slopestyle et en curling depuis deux semaines.

Alors quoi ?

Le secret

La Presse avait une partie de la réponse, jeudi, en rapportant que le sport est intimement lié à la vie sociale et familiale norvégienne. « Tu rencontres une fille une première fois, tu lui donnes rendez-vous le samedi matin au ski de fond », y racontait Pierre-Nicolas Lemyre, un Québécois dirigeant un centre de recherche sur le développement du sport chez les jeunes en Norvège.

Plus de 93 % des jeunes sont ainsi membres de clubs sportifs et ont pris l’habitude de jouer dehors hiver comme été, constituant une fantastique réserve de talents pour les sélectionneurs des équipes nationales, rapportait jeudi The Guardian. Aux antipodes de la plupart des programmes de développement, on y retarde le plus longtemps possible l’introduction d’un aspect compétitif, se refusant même d’établir des classements et des podiums avant l’adolescence afin de développer l’amour et le plaisir du sport avant celui de la compétition. Cela laisse notamment la porte ouverte à l’éclosion de talents plus tardive, mais surtout enracine l’habitude de la pratique sportive. Dans tous les cas, les études ont la priorité sur le sport.

Issus d’une société aux valeurs égalitaires, les athlètes, même les plus connus, sont traités comme n’importe quel autre membre de l’équipe nationale. Soumis à un code de conduite basé sur le respect, l’humilité et la camaraderie, l’ensemble des athlètes sont amenés à se côtoyer, à s’entraîner et à s’entraider 250 jours par année et doivent même, en compétition, souvent partager la même chambre, parfois le même lit, rapportait la semaine dernière le New York Times dans un article intitulé : « The Ski Team That Sleeps Together ».

Un pays riche

La Norvège est pourtant un pays riche, grâce notamment à la manne pétrolière. Au sixième rang au monde avec un PIB à parité de pouvoir d’achat de 70 000 $ par habitant, comparativement à 59 000 $ aux États-Unis (11es) et 48 000 $ au Canada (22e), le pays apporte à ses citoyens les moyens financiers et le temps de loisir nécessaire pour la pratique du sport et des activités de plein air. Il consacre pourtant relativement peu d’argent à son programme olympique. « Nous recevons environ autant que le Royaume-Uni dépense pour ses athlètes d’aviron et de canot », a déclaré au Guardian le président de son comité olympique, Tom Tvedt. Aussi, dit-il, la plupart des athlètes doivent travailler pour arrondir leurs fins de mois. « Ils sont menuisiers, plombiers, enseignants, étudiants. »

La Norvège ne contredit donc pas le principe voulant que les médailles olympiques aillent aux pays riches. Mais il y a beaucoup plus que cela.

D’ailleurs, son contexte économique, social et culturel ne donne pas seulement de bons résultats aux Jeux olympiques. Au classement de l’indice de développement humain que les Nations unies établissent en fonction du revenu national brut par habitant de l’espérance de vie à la naissance et du niveau de scolarisation des jeunes, la Norvège arrive aussi au premier rang, devant l’Australie et la Suisse (2es ex aequo), l’Allemagne (4e) et, plus loin, le Canada (10e) et les États-Unis (11es).