L’argent des Jeux olympiques

Les coûts des Jeux ne cessent d’augmenter. La facture de ceux de Salt Lake City se serait élevée à environ 2,5 milliards en 2002, contre 12 milliards à Pyeongchang cette année.
Photo: Gregory Bull Associated Press Les coûts des Jeux ne cessent d’augmenter. La facture de ceux de Salt Lake City se serait élevée à environ 2,5 milliards en 2002, contre 12 milliards à Pyeongchang cette année.

Les Jeux olympiques, ce sont le sport, le dépassement de soi, la rencontre des peuples et, bien sûr, l’or, l’argent et le bronze. Mais surtout l’argent.

Dégoûté par la tournure que prennent les événements autour du scandale du dopage systématique des athlètes russes et de sa gestion complaisante, selon lui, par les instances du mouvement olympique, l’ex-président de l’Agence mondiale antidopage et plus ancien membre du Comité international olympique (CIO), Dick Pound, a dressé un constat cruel, cette semaine, devant le journaliste de Radio-Canada Martin Leclerc. L’idéal olympique, lui a-t-il dit, n’a pas cessé d’être de plus en plus malmené par les questions d’argent depuis le jour où il a lui-même négocié pour la première fois les droits de télédiffusion et de commandites des Jeux au nom du CIO au tournant des années 1980.

En matière de dopage seulement, The Economist faisait remarquer jeudi que, lorsque des fortunes en subventions et en commandites dépendent d’une médaille, ou même de sa couleur, il ne faut pas se surprendre que des athlètes et leurs fédérations sportives soient prêts à recourir à tous les moyens pour gagner. La tentation est d’autant plus forte lorsque les règles sont pleines de trous et que l’ensemble des agences antidopage dans le monde dispose d’environ 300 millions par an pour assurer la surveillance de fédérations et de ligues sportives qui engrangent annuellement plus de 50 milliards.

L’or à l’argent

Mais ce n’est pas le seul domaine où l’argent vient fausser les choses sous les cinq grands anneaux olympiques. À tous les Jeux olympiques d’été, la firme PricewaterhouseCoopers dresse la liste des pays participants et de leur nombre de médailles remportées. La particularité de cette liste est qu’elle n’est pas dévoilée après les compétitions, mais avant même que les premiers athlètes débarquent dans le village olympique. Pour les derniers Jeux, à Rio de Janeiro, la firme de consultants avait réussi à nommer les 14 premiers pays, dont la plupart dans le bon ordre.

Ce tour de force a été réalisé en se basant sur toutes sortes de variables, dont la taille de la population, les résultats passés et l’avantage d’être le pays hôte, mais surtout sur la plus bête de toutes : la richesse de l’économie. Cette richesse qui, au-delà des grands idéaux d’excellence, de dépassement de soi, d’éthique et de fraternité, donne aux athlètes l’alimentation, le temps, les équipements sportifs, l’encadrement technique et professionnel, les voyages, les soins et même, parfois, les drogues indétectables nécessaires à leur éclosion et à leur plein développement. La richesse qui convainc aussi, au besoin, des champions kenyans, nigérians ou marocains de concourir pour la Grande-Bretagne ou des émirats arabes.

La logique de l’investisseur

Mais l’argent n’est pas tout. Il y a aussi la façon de le dépenser, expliquait The Economist dans un autre article l’an dernier sur le secret du récent succès du programme olympique britannique.

Pourvu quand même d’un budget de presque 500 millions pour les Jeux d’été de 2016, ce programme serait néanmoins beaucoup moins riche que celui d’autres pays, comme le Japon et la Corée du Sud, mais il a permis de remporter bien plus de médailles. Adoptant « l’approche impitoyable d’un investisseur », il concentre ses efforts sur les disciplines et les athlètes qui ont les meilleures chances de remporter des médailles, dénichant et encadrant les talents le plus tôt possible et n’hésitant pas à les abandonner dès qu’ils se font un peu plus vieux ou qu’ils accusent une baisse de régime.

La Grande-Bretagne est ainsi parvenue à faire bondir sa récolte de médailles aux Jeux d’été de 15 en 1996 à 65 en 2012. Au même moment, note-t-on, la pratique du sport ne cesse de dégringoler au sein de la population britannique dans son ensemble, et particulièrement chez les plus pauvres.

Les fameuses retombées

La raison qui est le plus souvent évoquée par les villes qui souhaitent organiser les Jeux olympiques est leurs retombées économiques. Mais c’est aussi la plus mauvaise, concluaient en 2016 les économistes américains Robert Baade et Victor Matheson dans un article scientifique faisant le point sur les connaissances à ce sujet et qui conclut que ces retombées sont, en moyenne, dix fois moins élevées que ce à quoi on s’attendait.

Le problème vient d’abord des coûts, qui ne cessent d’augmenter et qui sont aussi systématiquement sous-estimés depuis au moins 50 ans. La facture des Jeux d’hiver de Salt Lake City se serait élevée à environ 2,5 milliards en 2002, contre 12 milliards à Pyeongchang cette année et 51 milliards à Sotchi il y a quatre ans.

Défendus par des promoteurs aux lunettes roses et souvent réalisés dans l’urgence, les Jeux affichent toujours des dépassements de coûts, dont la médiane est de 150 %, et avec pour grandes « championnes » Montréal (été 1976) et Sarajevo (hiver 1984), où les budgets initiaux ont été multipliés par dix.

Le problème vient aussi des revenus. Il faut savoir que, pour un peu plus de 7,5 milliards en dépenses pour les Jeux d’hiver à Vancouver en 2010, le comité organisateur n’a reçu que 400 millions en droits de télévision et 175 millions en commandites internationales, contre respectivement 2,7 milliards et 475 millions pour le CIO. Même si l’on a ajouté 690 millions de commandites, 250 millions en vente de billets et 51 millions de produits dérivés, ça ne faisait qu’un total de 1,5 milliard pour les organisateurs.

Et le tourisme ? Et les infrastructures ? Et le fait d’être enfin mis sur la carte ? Les touristes olympiques ne font souvent que prendre la place d’autres touristes qui seraient venus de toute façon. Et l’argent dépensé en routes, en stades et en piste de bobsleigh serait aussi allé dans des routes, peut-être des stades, mais sûrement dans des écoles avant des pistes de bobsleigh. Irait-on moins à Londres s’il n’y avait pas eu les Jeux et va-t-on plus à Lillehammer depuis 1994 ?

En fait, on ne voit généralement pas de différence dans le développement économique à long terme des villes comparables, qu’elles aient tenu les Jeux ou pas, rapportent Baade et Matheson.

Alors, pourquoi les Jeux olympiques ? Pas pour la beauté du sport, en tout cas, pour les responsables des cas de dopage.