Un Québécois à la tête de la Bourse du Pakistan

L’immeuble de la Bourse du Pakistan, à Karachi
Photo: Rizwan Tabassum Agence France-Presse L’immeuble de la Bourse du Pakistan, à Karachi

L’entrevue a eu lieu à 21 h 30 heure de Montréal. De l’autre côté du globe, à 11 000 kilomètres, Richard Morin buvait son café et s’apprêtait à partir pour se rendre au bureau. Il y a trois semaines, il a quitté le Québec pour un nouveau travail : chef de la direction de la Bourse du Pakistan.

Si passer d’un gratte-ciel du boulevard René-Lévesque au monde de la finance à Karachi peut sembler inhabituel, M. Morin, un cadre d’expérience connu dans les cercles québécois, y a vu une occasion « fantastique » qu’il ne pouvait pas refuser. Le défi ? Présider à la réorganisation de la Bourse dans un pays émergent.

Après avoir été vice-président de la Bourse de Montréal de 1984 à 1995, Richard Morin est devenu en 1996 chef de la direction de la Bourse de la République de Maurice, un poste qu’il a occupé pendant deux ans. En 1998, il devient chef de mission pour la Bourse régionale des valeurs mobilières de l’Afrique de l’Ouest. En bref, deux expériences qui l’ont placé sur le radar lorsque des parquets de marchés émergents se cherchent un patron.

Tous les changements que d’autres Bourses ont connus sur une ou deux décennies, eux, ils les ont faits en deux ans


En 1999, il revient à Montréal, où il travaille à la Banque Nationale, et cofonde par la suite son propre cabinet, Landry Morin, qu’il quitte en 2012. Il sera plus tard directeur du Québec pour l’Association canadienne du commerce des valeurs mobilières et fondera, en janvier 2017, un nouveau cabinet, Archer gestion de patrimoine.

« Quand je suis revenu de l’Afrique à la fin des années 1990, j’avais l’espoir secret qu’un jour je retournerais dans les marchés émergents », dit M. Morin. « Je n’avais aucune intention de le faire, je ne travaillais pas là-dessus et j’avais mon cabinet à Montréal, qui roule encore très bien. Mais je n’ai pas pu résister. »

Ceci dit, beaucoup d’amis ont réagi « avec un certain étonnement », dit M. Morin, qui a été contacté par un chasseur de têtes l’an dernier. « Mais ceux qui me connaissent très bien ne sont pas si étonnés. »

Portrait d’un pays émergent

Richard Morin
 

Aux prises avec un niveau de pauvreté important, le Pakistan est un pays de 208 millions d’habitants dont la ville de Karachi, sixième mégapole du monde, en compte environ 15 millions. Au début de 2017, l’indice MSCI a redonné au pays le statut de « marché émergent », l’incluant du coup dans un groupe qui compte la Chine, la Corée du Sud, l’Inde et le Brésil. Croissance économique prévue dans les prochaines années : 6 %, selon la Banque mondiale.

Les Pakistanais ont pris contact avec Richard Morin une première fois en 2008, dit-il. Il avait alors refusé pour des raisons familiales, mais aussi parce que « la situation du Pakistan n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui ». Or sa situation familiale a changé, tout comme le climat du Pakistan. Autrement dit, il pouvait, s’il le voulait, quitter le Québec. D’autant plus que les parties prenantes de la Bourse sont animées par une volonté réelle de changement, dit-il.

Il y a 25 ou 30 ans, les Bourses du monde ont commencé à se démutualiser, tournant la page sur un modèle reposant sur des associations de courtiers. Elles se sont aussi professionnalisées. « Le Pakistan a pris du retard là-dessus, dit-il. Jusqu’en 2015, sa Bourse était encore détenue par des courtiers. Elle a pris du retard sur son développement, à plusieurs égards, par exemple en matière de technologie, de processus, de produits inscrits, du nombre de participants, etc. »

Pourtant, le Pakistan n’avait autrefois « rien à envier » à d’autres Bourses et montrait un niveau d’activité robuste, dit-il.

Chantier majeur

En 2015, les autorités ont pris le taureau par les cornes. Elles ont modifié la Loi sur les valeurs mobilières et regroupé les trois Bourses du pays : Karachi, Islamabad et Lahore. En 2016, un bloc de propriété de 40 % a été vendu à un consortium de Bourses chinoises, dont celle de Shanghai, deuxième en Asie et cinquième au monde.

Si la Chine investit au Pakistan, c’est parce qu’elle entrevoit une sorte de route de la soie moderne pour stimuler le commerce entre l’Asie et l’Europe. Le pays compte investir des sommes pharaoniques — 900 milliards, selon certaines estimations —, desquelles le Pakistan pourrait recevoir plus de 60 milliards.

La Bourse du Pakistan a ensuite fait ce que d’autres partout dans le monde ont fait : elle a inscrit sa propre société à sa propre Bourse. « Tous les changements que d’autres Bourses ont connus sur une ou deux décennies, eux, ils les ont faits en deux ans », dit Richard Morin, dont le mandat est de trois ans.

Ce qu’il reste à faire, c’est réorganiser la Bourse. « La propriété et comment la Bourse est contrôlée, ça s’est fait, dit-il. Mais la réorganiser comme compagnie et assurer son développement tout comme celui du marché des capitaux au Pakistan, ça reste à être fait. C’est un défi absolument superbe. Ça ne se refuse pas. »

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